Avant de nous mettre en route, il est dans l'ordre de faire connaître le personnel du voyage.
Il y a cinquante-quatre ans, ces voyageurs étaient: ma mère, mon frère, une de nos cousines et moi.
En parlant dans le chapitre II de ma bisaïeule, Mme Jordan-Briasson, j'ai rappelé que dans la famille tous disaient, que sa petite-fille Henriette Jordan lui ressemblait beaucoup.
Comme elle, en effet, ma mère réunissait toutes les qualités qui font une femme bonne, aimable, sérieuse et distinguée.
Née en 1793, emportée par sa famille dans sa fuite en Dauphiné, après le siège de Lyon, son enfance s'était passée dans de tristes souvenirs.
Elle avait fait son éducation chez les dames Harent; après la dispersion des maisons religieuses, ces dames appartenant au meilleur monde, victimes elles-mêmes de la Révolution, avaient formé toute une génération de jeunes femmes, qui furent l'honneur de la cité et le bonheur de leurs familles.
En dehors de la maison de l'Hormat elle avait passé sa jeunesse à la campagne chez ses parents, à Chassagny et à Sury.
Ma mère s'était mariée jeune, à dix-huit ans.
Dire ce qu'elle a été pour ses enfants, l'amour, l'estime et le respect que ses enfants avaient pour elle, et la part toujours si vive qu'elle a dans mes plus douces souvenances, sans que les affections sérieuses et profondes que le ciel m'a données aient jamais pu me la faire oublier, serait sortir du cadre tracé pour ce récit; et plus que jamais, en pensant à ma mère, je dis: ma main ne peut écrire, qu'une bien faible partie de ce que mon cœur ressent.
En 1834, ma mère, à quarante et un ans, avait conservé toute la santé et toute l'agilité de sa jeunesse; car si dans mon enfance elle m'avait enseigné, sur ses cahiers et ses cartes des dames Harent, le français et la géographie qu'on n'apprenait pas alors au collège, quand je fus jeune homme, c'est avec elle encore, que je faisais mes premières courses à cheval, comme elle-même à la campagne avait chevauché avec son père.