Dans l'hiver de 1830, au premier grand bal où j'étais allé, chez le général Paultre de la Motte, bien des gens étaient loin de se douter que je faisais vis-à-vis à ma mère; elle avait alors trente-sept ans et moi dix-huit.

Mon frère Adolphe, plus jeune que moi de quatre ans, venait de terminer ses études, avec les plus grands succès, au Lycée de Lyon, dont il avait suivi les cours comme externe, ainsi que je l'avais fait moi-même.

Il avait un caractère aimable et sympathique, qui charmait encore plus que sa jolie figure, qui cependant n'était pas ordinaire. Comme tous, et plus que tous, je l'aimais beaucoup.

Je venais d'entrer dans la carrière des Ponts et Chaussées et après un hiver passé à Paris aux études spéciales qui suivent l'école Polytechnique, j'étais venu à Lyon en mission d'élève, sous la direction paternelle de l'ingénieur en chef Kermaingant, à l'école des Jordan et des Marinet, jeunes ingénieurs alors, mais déjà distingués.

Ma mère ne connaissait pas la Suisse, on voyageait si peu dans ce temps-là; elle désirait la connaître; mais elle tenait encore plus à nous donner une distraction instructive et salutaire. C'est elle qui eut l'idée de ce voyage, au moment des vacances qui commençaient alors invariablement au 1er septembre.

Il lui fut facile d'obtenir pour moi le congé qui m'était nécessaire.

Pour un voyage un peu long il faut être en nombre pair, afin que personne ne soit exposé à rester seul.

Mon père ne pouvait pas nous accompagner; il était trop occupé de sa manufacture d'Ambérieux, et plus encore des premiers bateaux à vapeur de la Saône, dont son frère François et lui furent les premiers organisateurs; il fallait donc trouver une quatrième personne pour qui ce fût un plaisir, pour elle comme pour nous.

Mme Soret (Adélaïde Aynard), sœur aînée de mon père, dont j'ai déjà parlé au chapitre précédent, avait trois filles, aussi grandes et presque aussi bien douées que leur mère: Cléonice, Zoé et Zélie, leurs noms rappellent l'époque de leur naissance.

Cléonice, l'aînée, était à peu près de l'âge de ma mère; je crois même que la tante était plus jeune que la nièce. Ayant passé leur vie ensemble, leur intimité était celle de deux sœurs.