Tout le monde arrivait à l'heure indiquée, neuf heures, je crois.
La réception avait lieu dans de grands salons, où rien n'était disposé pour la danse, mais au contraire, tout était disposé pour s'asseoir.
À un signal donné, chaque cavalier prenait le bras de sa danseuse et suivait la file, qui se dirigeait au travers d'un autre grand salon, garni de chaque côté d'une trentaine de tables de jeux, autour desquelles les joueurs de whist étaient déjà installés.
Au bout du salon de jeux, une grande porte cintrée s'ouvrait devant les danseurs, qui pénétraient alors dans une grande galerie formant salle de bal; ici tout était préparé pour la danse; il y avait de la place pour soixante groupes de valseurs au moins. La valse était l'exercice dominant; elle commençait toujours par une promenade au pas rythmé, pendant laquelle on pouvait causer avec sa danseuse et faire une espèce de connaissance. On jouait les valses de Strauss, alors dans toute leur nouveauté.
Il n'y avait là que des jeunes filles; on me montra, comme chose extraordinaire et peu convenable, deux jeunes femmes.
Les mères étaient restées dans les salons de conversation; il y en avait même plusieurs qui étaient restées chez elles, confiant leurs filles à leurs amies. Toutes parlaient bien le français.
Ayant témoigné à une de mes danseuses ma surprise de trouver des habitudes si différentes de celles de la France, où les jeunes filles alors allaient peu dans les grands bals, elle me répondit par cette question: «Comment les jeunes filles peuvent-elles se marier?» Lui ayant dit qu'en France, les parents se chargeaient le plus souvent d'arranger les choses, elle ajouta: «Oh! ici, nous aimons mieux faire nous-mêmes cette besogne.»
Dans ce pays, les filles, en général, avaient très peu de dot; tout jeune homme admis dans une maison pouvait concourir pour obtenir la jeune fille qui lui plairait davantage et de laquelle il serait agréé. L'admission dans une société ne se faisait pas à la légère; il fallait être connu ou avoir de bons répondants. Il résultait de ces habitudes une grande liberté d'allures entre les jeunes gens et les jeunes filles, surprenant les Français qui n'y étaient pas accoutumés.
Ma qualité de Français était alors, dans ce pays d'outre-Rhin, un titre particulier à la considération; hélas! aujourd'hui, il n'en serait plus de même.
On sut bientôt que j'étais ingénieur des Ponts et Chaussées; on s'empressa de me montrer ce qui pouvait m'intéresser, sans attendre que j'en fisse la demande.