—Heureusement, votre encre, miss Édith, était de meilleure composition que la mienne. Les menus caractères tracés par votre jolie main sont encore parfaitement visibles sur les billets que vous avez daigné m'écrire.
—Xavier, il y a dans tout ceci une énigme que je ne puis comprendre... Je suis jeune, je suis belle; vous me l'avez dit sur plus de tons que le serpent n'en prit pour séduire Ève; l'unique faute de ma vie a été commise pour vous. Seul, vous avez le droit de me trouver innocente; ma fortune est considérable; le nom de ma famille compte parmi les plus honorables de l'Angleterre et n'a jamais été taché que par moi. Cette souillure inconnue, d'un mot vous la pouvez laver. Vous n'avez d'autres ressources que celles que vous donne votre instruction, qui vous rend digne d'un rang supérieur à celui que vous occupez. En m'épousant, vous voyez un monde nouveau s'ouvrir devant vous; de l'ombre, vous passez à la lumière; votre existence s'agrandit; vous pouvez déployer dans une vaste sphère les talents que vous possédez. Ce qui était chimère devient désir raisonnable. La politique et la diplomatie n'ont rien de trop haut pour vous.
A mesure qu'Édith parlait, la figure pâle de Xavier se colorait, ses yeux, qu'il ne pensait plus à voiler, jetaient des étincelles. Il suivait en esprit la Jeune fille dans les régions qu'elle lui montrait comme pour le tenter et obtenir de l'ambition ce qu'elle n'avait pu obtenir de l'amour; un moment même, il saisit la main d'Édith et la serra avec force; mais ce mouvement d'enthousiasme n'eut pas de durée; l'éclair de ses yeux s'éteignit, il ramena sur ses traits ce voile morne qui dérobait les mouvements de son âme, et il reprit d'un ton glacé:
—Vous épouserez, tout à l'heure, M. de Volmerange.
—Votre inconcevable refus ne peut avoir qu'une cause: alors, mon malheur n'a plus de remède; peut-être avez-vous déjà une femme en France?
—Non..., répondit Xavier d'un ton singulier, ni en France ni ailleurs. Je suis célibataire.
Édith, qui jusque-là avait supplié, se releva, et, de l'air le plus digne et le plus majestueux, dit au jeune homme:
—Ce n'est pas par passion pour vous que j'ai mis tant d'insistance dans mes prières: j'ai été fascinée, mais non séduite; vous avez produit sur moi l'effet d'un philtre ou d'un poison, et je ne suis pas plus coupable que si un breuvage m'eût rendue folle. Je ne vous ai jamais aimé, Dieu merci! j'en suis fière, et ce m'est une consolation dans mon malheur. Mes yeux, aveuglés un moment, se sont bien vite dessillés. Quand j'entendis la vraie éloquence du cœur, quand je vis briller la flamme céleste dans un regard sincère, je compris aussitôt que j'avais été la proie et le jouet d'un démon, et j'aimai M. de Volmerange autant que je vous hais; je l'estimai autant que je vous méprise; oui, je l'aime éperdûment, de toutes les puissances de mon corps et de mon âme, ajouta miss Édith Harley avec une insistance cruelle en voyant verdir le visage blême de Xavier, et je voulais lui épargner cette honte d'épouser une fille souillée par vous. Mais je lui dirai tout, il me pardonnera et me vengera. Maintenant, monsieur, sortez, ou je sonne et je vous fais jeter par la fenêtre! s'écria-t-elle d'un ton où éclatait la révolte de son sang aristocratique.
En disant chaque mot, elle avançait un pas, et Xavier, comme foudroyé par les effluves d'indignation qui sortaient des yeux d'Édith, reculait en chancelant vers la porte, qu'elle referma violemment sur lui. Le dernier regard du misérable fut celui d'un serpent qui sent entrer dans son dos la griffe d'un lion.
Elle repoussa les verrous et remit le meuble en place, et le dernier pas de Xavier résonnait encore sur l'escalier que lord et lady Harley entrèrent dans la chambre.