Douchmanta, sans l'écouter, lui dit qu'il l'aime éperdûment; mais Sacountalâ ne veut pas croire à ses protestations. Un trop grand intervalle les sépare, toute union est impossible entre eux; elle essaye de se dégager des étreintes du roi, lui échappe, et va se réfugier dans le temple. Douchmanta la détache de l'autel, la ramène près du banc de mousse, se jette à ses pieds, l'entoure de ses bras et lui promet de l'épouser. Elle sera reine dans le beau palais d'Hastinapourou, la ville sainte. La jeune fille, comme enivrée, penche sa tête sur l'épaule du roi, qui lui met un baiser au front; en même temps, il lui passe au doigt son anneau qui lui ouvrira les portes du palais et la fera reconnaître pour une fiancée royale.
SCÈNE VIII.
Pendant la fin de cette scène, le mouni (ermite) Durwasas, personnage très-orgueilleux de sa science, et connu dans les poëmes de l'Inde pour son extrème irascibilité, traverse la forêt sacrée avec un air de fatigue et d'accablement; il est las, il a faim, il a soif, et demande l'hospitalité. Il s'incline à plusieurs reprises auprès du groupe amoureux, qui ne prend pas garde à lui et reste comme perdu dans son extase. Durwasas, déjà mécontent qu'on ne lui rende pas les hommages voulus, est en outre choqué de voir profaner de la sorte par un amour coupable la retraite des dieux et des sages, et adresse des reproches aux deux amants qui se réveillent comme d'un songe. Sacountalâ se précipite aux pieds de Durwasas et tâche de le fléchir, mais en vain. Le roi joint ses prières à celles de Sacountalâ; mais le courroux du farouche personnage ne s'apaise pas. Se laissant aller à un mouvement de colère, Douchmanta menace l'ermite, qui se redresse de toute sa hauteur et prononce avec des gestes magiques une terrible formule d'imprécation.
Sous le coup de cette malédiction, la tête du roi paraît se troubler, ses yeux deviennent hagards; il repousse Sacountalâ. La puissance de Durwasas bouleverse la nature: le ciel se couvre, des lueurs rouges brillent, les feuillages de la forêt sacrée s'agitent, et à travers les branches on voit se dessiner les formes monstrueuses de rakkasâs (mauvais génies) qui grimacent, ricanent et désignent du doigt comme maudits le roi et Sacountalâ.
SCÈNE IX.
Douchmanta a perdu la raison et la mémoire. Il ne reconnaît plus celle à qui tout à l'heure il offrait la couronne. C'est ainsi que Durwasas se venge de ceux qui le dédaignent ou qui le bravent.
Les courtisans à la recherche du roi entrent et le trouvent en proie au délire. Il se débat entre leurs mains et ils l'emmènent en donnant des signes de respect et de douleur. Sacountalâ est tombée évanouie au pied d'un arbre.
SCÈNE X.
Durwasas, satisfait de son commencement de vengeance, s'approche de Sacountalâ; profitant de son évanouissement, il retire du doigt de la jeune fille l'anneau que le roi lui a remis et va le jeter au loin dans l'étang sacré; les jeunes filles, les brahmatcharis, les gourous rentrent ayant en tête le sage Canoua. Ils aperçoivent Sacountalâ évanouie, la relèvent et la font revenir à elle. Du doigt elle désigne l'ermite dont la physionomie exprime toujours le courroux, et raconte à Canoua, son père adoptif, qu'elle est aimée du roi, qu'elle l'aime et qu'il lui a juré de l'épouser; mais Durwasas, offensé involontairement, a, par ses maléfices, fait perdre la raison et le souvenir au roi Douchmanta.—Durwasas, qui a écouté ce récit, se rapproche du groupe et dit:—Jamais ta fille ne sera la femme du roi.—Et qui l'empêcherait? répond Canoua.—Moi, réplique Durwasas, les yeux brillants de haine, sans se laisser attendrir par les supplications de Sacountalâ tombée à ses genoux.
Ces menaces répandent la consternation parmi les jeunes filles et les brahmatcharis, qui connaissent la rancune et le pouvoir de Durwasas.