Absurdité. Double et triple absurdité. Je me le disais. Ma pensée cependant ne s’en détachait pas.

Dans le tramway où je montai, j’examinai l’un après l’autre les voyageurs. Espérais-je y découvrir mon homme à la barbe blonde? J’étais décidément bien sot. Mais cette sottise me sauva.

—Mon homme à la barbe blonde?

Je souris. N’avais-je pas l’air de m’engouffrer de bonne foi dans un roman d’aventures de la plus basse qualité?

Ma voisine, qui m’avait vu sourire, je lui vis cette mine narquoise qu’on a toujours en face d’un monsieur qui semble se parler à lui-même.

J’accentuai mon sourire. Mais c’est d’elle que je souris, et de sa mine narquoise. Toute ma conscience me revenait.

Je descendis au point où je devais descendre, sans hâte, comme un monsieur qui ne s’était pas égaré, un long quart d’heure durant, dans de ridicules cogitations. Et je me répétais mentalement le mot de cogitations, parce qu’il est ridicule en effet.

Quelle étrange démarche que celle d’une pensée humaine! On se moque de ceux qui s’analysent, et ils goûtent, les égoïstes, d’incomparables plaisirs, quand ils peuvent reconstituer les mouvements de leurs idées. Un ingénieur, devant une machine dont il veut découvrir le secret, n’a pas de joies plus grandes, parce que souvent sa recherche est intéressée. On le considère avec respect. Un amateur de psychologie, même banale, s’il se trahit en public en laissant paraître son attention, il fait sourire les gens sérieux et les jolies femmes.

J’avais fait sourire ma voisine. Elle était bien jolie. Elle avait cet air assuré des femmes qui aiment et qu’on aime: elles ne remarqueraient pas les hommages les plus évidents que le passant leur adresse.

Celle-ci, j’aurais parié qu’elle était heureuse et qu’elle croyait l’être pour toujours. C’est pourquoi j’avais souri, de mon côté, en la quittant.