Je levai les épaules.
Il était mort, en 1916, au mois de mars, le 9 mars, près de Douaumont, sur la route de Douaumont à Bras, dans l’enfer de Verdun.
Quel vin avais-je donc bu, ce soir-là? Par quelle aberration venais-je de trouver enfin que mon homme de l’avenue de Wagram ressemblait à mon ami Maurice mort à Verdun, ou du moins qu’il le rappelait un peu? Fort peu, puisque j’avais longtemps hésité. Un peu toutefois, puisque je m’étais senti troublé devant cet homme du hasard.
—Décidément, me dis-je, les camarades ont raison: la guerre a sans recours marqué ceux qui la firent; nous l’avons en nous comme une syphilis.
J’étais accablé.
Je voulus chasser loin de moi la noire hallucination. Il est dangereux que des souvenirs se matérialisent à ce point, et plus dangereux de s’y prêter.
—Certes, conclus-je en me ressaisissant, j’irai voir dès demain mon vieux docteur Pagès.
En somme, c’était cette femme souriante qui m’avait ému. Elle paraissait trop heureuse. Elle m’avait fait songer à Marthe. Marthe aussi paraissait trop heureuse, comme cette femme souriante. Marthe et Maurice formaient un couple parfait. Je les avais souvent enviés.
—Pauvre Marthe!
Elle paya cher son bonheur. Moins de six mois après son mariage, la guerre le lui disputait et, deux ans plus tard, il ne lui en demeurait rien, rien que le souvenir d’une brusque rupture qu’elle n’acceptait pas, qu’elle n’admettait pas, qu’elle ne commença d’admettre que lorsque je lui eus ramené du front, en 1920, dans le cimetière où elle le voulut, le cadavre de son mari.