Voilà bien comme tout s’enchaînait dans ma pensée douloureuse. En partant pour l’Arc de Triomphe, j’avais, sans m’en rendre compte, emporté, plus intense que tous mes autres regrets et prêt à les dominer malgré moi, le regret de ce merveilleux bonheur anéanti. Là-bas, près de la tombe où gît sous les espèces du Soldat Inconnu l’inexpiable destin de toute une génération massacrée, dans l’ombre propice, au milieu de la foule qu’on écartait, tant d’images atroces m’avaient à la fois assailli que je ne sais plus si j’aurais pu distinguer entre elles. L’indicible détresse avait été courte; la déception, prompte; le reste, je l’ai dit. Tout s’expliquait.
J’arrivais à ma porte.
J’étais plus calme, et content de rentrer chez moi. Je ne redoutais pas ma solitude, ni le silence de ma chambre où il me faudrait ranimer le feu et où le souvenir de mes morts se ranimerait de lui-même, sans bruit, sans éclat, sans offense.
Quant à l’homme de l’avenue de Wagram, qui m’avait tant occupé pour si peu, j’étais certain qu’il disparaîtrait vite de mes soucis; j’étais certain qu’il disparaissait déjà, que j’en laissais le falot fantôme dehors, sur le trottoir, dans la rue, dans la vie des autres. Désormais je le connaissais: il ne m’était rien. Je lui savais gré seulement d’avoir dirigé ma tristesse vers le souvenir préféré de deux amis dont le bonheur fut si tendre qu’il méritait de servir d’exemple aux couples imprudents ou découragés. Ils sont tellement rares, les couples dont on puisse présumer qu’ils ne sont pas malheureux!
—Ma foi, me dis-je en saluant ma concierge, ce n’est pas mon vieux docteur Pagès que j’irai voir demain; c’est Marthe, cette pauvre Marthe.
Je me promettais de lui conter...
A quoi bon, en effet, raviver sa douleur, si elle s’y habituait?
Je me reprochais de n’avoir pas pris de ses nouvelles depuis trois mois.
Cette Marthe que Maurice avait tant aimée, je dois dire que je n’éprouvai jamais pour elle une sympathie sans mélange. La sagesse populaire affirme qu’un homme qui se marie est un ami perdu. Si j’approuvai que mon ami Maurice cherchât son bonheur où il croyait le trouver, je sentis que sa jeune femme, toute modeste au début de leur mariage, ne négligea rien pour m’éloigner peu à peu de sa maison. Mais que pouvait-elle craindre de moi? N’avais-je pas encouragé Maurice quand il hésitait, au moment de sacrifier son indépendance?