Au reste, il ne le lui avait pas caché.
—Tu sais, lui avait-il dit un jour devant moi, c’est à lui que nous devons notre bonheur. Avant de te rencontrer, j’étais un franc bohême, un sauvage. Comme la plupart des jeunes gens qui veulent se donner de grands airs, j’avais juré cent fois que je ne me marierais pas. Et j’étais sûr, moi, de tenir ma promesse, parce que je ne concevais pas que j’eusse rien de mieux à faire que de compulser jusqu’à ma mort mes vieilles paperasses, pour parler comme toi. Et j’estimais qu’une femme qui s’introduit dans un appartement plein de vieilles paperasses est une rivale terrible.
—Quant à lui, avait-il ajouté en me montrant, plus franc bohême encore que moi, il ne se contentait pas d’accumuler dans sa petite chambre de la rue d’Edimbourg les bouquins et les brochures qui l’intéressaient; il apportait chez moi, pour moi, tout ce qu’il dénichait qui pût m’intéresser. Il travaillait, au moins avec autant d’ardeur que moi, à l’encombrement de mon bureau. C’est te dire qu’il était prêt à te considérer, dès que tu paraîtrais ici, comme une intruse.
J’avais protesté, bien entendu.
—Attends, coupa-t-il. Il faut dire la vérité, et on peut la dire, puisque l’arrivée de l’intruse a dompté d’un seul coup deux sauvages. Nos appréhensions communes, nos promesses d’indépendance, notre avenir rêvé, tout cela fonctionnait à vide. Jeunes, et par conséquent gonflés d’enthousiasme vert, nous étions comme sous une cloche pneumatique, nous vivions dans l’absolu. Tu comprends, petite Marthe, nous ne pouvions pas même imaginer qu’une petite Marthe, survenant à l’improviste, briserait la cloche de verre en riant et nous crierait: «Me voici, qui me veut?»
C’est Marthe qui avait alors à son tour protesté, et très vivement. Il est en effet certain que, même sous forme de plaisanterie, Maurice n’avait pas le droit de supposer que lui et moi eussions eu à choisir.
N’importe. Marthe ne s’était point fâchée de l’injure gratuite que Maurice lui faisait par jeu. Elle avait eu seulement vers lui un regard de maîtresse et d’esclave à la fois qui aurait glacé mes illusions, si j’en avais eu. Mais ce regard était plus indécent qu’un baiser d’amour. Présent ou non, je ne comptais pas pour elle. Elle préférait cependant que je fusse présent le moins souvent possible. Elle avait d’adorables façons de dire à Maurice, lorsque je les quittais:
—Mais non, mon chéri, tu sais bien que demain nous dînons chez les Chose, et que tu dois louer des places à la Comédie-Française pour après-demain.
Amusantes excuses, qu’elle corrigeait parfois d’un:
—A moins que Georges ne veuille nous accompagner.