Mais elle savait bien que je ne vais jamais au théâtre. Maurice non plus n’y allait guère avant son mariage. Marthe lui en avait donné le goût.

Laissons ces jalousies de jeune femme qui veut tout pour elle celui qu’elle aime. Elles ne sont que preuves d’amour. Elles m’agaçaient un peu, selon les circonstances; elles ne me blessaient pas. Je rentrais chez moi, où je ne devais trouver que mes vieilles paperasses sans rivale, et, quand il m’arrivait de me demander si j’aurais un jour la joie de rencontrer aussi une Marthe, je ne le souhaitais et ne le refusais que modérément.

Je ne l’ai pas encore rencontrée. Je n’ose pas dire trop haut que je le regrette. Je n’ose pas dire que je n’ai pas changé. Seule après tant de désordres et d’événements qui nous dépassent, ma chambre est toujours ce qu’elle était en ces temps déjà si lointains. Un peu plus encombrée de livres et de brochures, peut-être. Mais elle le sera sans doute de plus en plus, à mesure que je tâcherai de nourrir mon ignorance, dont l’anémie me semble avec l’âge de plus en plus profonde.

Est-ce parce que j’ai lu trop de livres que je veux qu’il y ait aussi de la logique dans la vie? Et pour la même cause, que tout d’elle m’étonne et me charme et m’attire? Ainsi de mon côté j’étonne les autres avec les découvertes qu’ils me laissent faire en eux. Ils m’objectent souvent: «Mais tous les Parisiens connaissent le Jardin des Tuileries!» Je l’accorde par politesse. Qu’on me permette néanmoins d’y aller, pour moi, si je dois y prendre mon plaisir qui n’en est plus un pour les autres.

Le bonheur de Marthe et de Maurice, je consens qu’il n’émerveille pas tous ceux et toutes celles qui se sont aimés. Moi, j’ai tiré de leur bonheur des joies naïves. J’étais content que mon ami Maurice fût heureux et ne me cachât pas qu’il le fût. J’étais content qu’il le dût à cette petite Marthe, bien qu’elle se défiât de moi, qui lui représentais l’ennemi. Elle ne me fut jamais complètement sympathique, mais elle ne fit jamais rien pour l’être. Non, jamais, ni même depuis la mort de Maurice, alors que notre chagrin aurait dû nous rapprocher. Devant moi, elle avait toujours l’air de se tenir en garde. Je n’étais certes pas nécessaire à son bonheur, je ne pus jamais non plus en douter. Et je n’avais pas tant d’ambition. Il me suffisait qu’elle ne me fermât pas leur porte. Ils étaient heureux. Ils m’ont donné cette joie de contempler vivants deux êtres heureux, une femme et un homme heureux, l’un par l’autre, l’un pour l’autre. Je leur dois beaucoup, je leur dois beaucoup, même après tout ce que j’ai appris, même après tout ce que je sais.

Dans cette soirée de détresse que fut pour moi la soirée du 11 novembre 1923, je leur ai dû la joie amère de savourer rétrospectivement le goût de cet unique bonheur qu’ils n’eurent pas la tristesse d’épuiser parce qu’il leur fut arraché en pleine floraison. C’est beaucoup. C’est beaucoup. Tout le reste ne compte pas. Mais comme je voudrais pouvoir oublier tout le reste!

Les bons auteurs de romans évitent de parler de bonheur. Ils ont souci de ne pas blesser les lectrices, qui ont plus souvent rêvé que tenu l’éternelle chimère. Les femmes ne savent pas dissimuler qu’une amie heureuse est presque à leurs yeux une mauvaise amie. Les hommes sont plus adroits, mais ils ne sont pas meilleurs. La comédie a moins d’amateurs que la tragédie: c’est que le malheur d’autrui enchante le nôtre et nous console. Y a-t-il rien de plus édifiant qu’une messe de mariage? L’envie couve sous les propos qu’échangent les invités; et, même lorsque la calomnie ou la médisance font mine de se taire, on sent qu’une seule pensée domine dans tous les cœurs: «Pourvu qu’ils soient comme nous! Pourvu qu’ils ne soient pas heureux!» Une messe d’enterrement, au contraire, satisfait sans restriction tout le monde. Il n’y a lieu que de le constater.

Au long de cette veillée du 11 novembre 1923, où, dans ma chambre pleine de souvenirs, j’évoquai les heures claires de la vie de Maurice et de Marthe, je ne pus pas me défendre d’évoquer avec une complaisance plus atroce les heures de la catastrophe qui les anéantit. Marthe avait survécu, je ne sais comment. Mais est-ce vivre que de vivre sans espoir? Et quant à Maurice, si sa mort hantait mes insomnies, il faut que je précise que ce n’est point uniquement parce qu’elle m’avait amputé d’un excellent ami; il faut que je précise que c’est parce que je l’ai vue, et de façon effroyable. De pareilles images ne s’effacent pas de la mémoire d’un homme.

On vous a dit que les soldats pendant la guerre ont vu tomber tant de leurs camarades, que la mort finissait par avoir pour eux quelque chose de familier qui ne les étonnait plus. Je ne discuterai pas si l’on n’a pas exagéré l’héroïsme de ces pauvres soldats. Et d’ailleurs, si j’ai vu Maurice mort, je ne l’ai pas vu tomber.

Nous étions tous deux au même bataillon de chasseurs, le 21ᵉ, un de ceux qu’on supprima depuis l’armistice parce qu’il est expédient sans doute que les anciens combattants n’aient pas même la récompense de saluer un jour dans la rue la fourragère jaune de leur fanion qui passe. Maurice était sergent à la 3ᵉ compagnie; j’étais sergent au PM²,—le peloton de mitrailleuses nº 2 qu’on venait de créer au début de 1916. Cela au mois de mars, car jusqu’en février j’avais fait campagne à côté de Maurice, faveur obtenue par de hautes protections.