En février, on nous avait séparés, à cause de ce second peloton de mitrailleuses dont on nous dotait. La nouvelle unité s’était organisée vaille que vaille au milieu de nos déplacements inattendus. Nous avions reçu le matériel la veille d’un jour à marquer de blanc: celui où nous arriva l’ordre d’aller garder, pendant trois semaines, le Grand Quartier du général Joffre à Chantilly. Poste d’honneur. Trois semaines de repos nous étaient assurées, ce qui équivalait à trois semaines de brèves permissions possibles pour les Parisiens, sans préjudice des escapades vers la ville si proche.

Qui ne fut pas soldat comprendra mal le plaisir que nous eûmes à débarquer, engourdis et sales, par un matin froid, en gare de Senlis, pour gagner à pied le plus exquis et le plus envié des cantonnements. Février s’achevait, de mauvais bruits circulaient sur une attaque de Verdun, la route était blanche de neige, mais nous chantions, nous qui tournions le dos au front, conscients de n’avoir pas volé ces trois semaines de répit qu’on nous accordait. Nous avions fait Notre-Dame-de-Lorette, le Fond de Buval, les assauts de septembre, Souchez. A d’autres de faire Verdun. Nous savions au surplus qu’on nous destinait à l’offensive que le général Pétain préparait pour le printemps. Nous étions bien tranquilles, et sereins, et joyeux, et nous respirions à tous poumons l’air si léger qui soufflait vers nous de Chantilly.

Imprudents! Après trois jours de garde au G. Q. G., on nous annonça:

—Le bataillon est relevé par des territoriaux. Nous remontons en ligne.

Le lendemain, on nous embarquait pour une destination inconnue, comme toujours.

—Verdun? nous demandions-nous.

Mon peloton de mitrailleuses n’avait pas encore reçu ses chevaux. Les hommes, qui étaient presque tous des cavaliers versés dans l’infanterie, devaient tout transporter par eux-mêmes: pièces, caisses de bandes, et jusqu’au harnachement complet des bêtes que nous attendions. Pendant notre court séjour à Saint-Firmin, où mon peloton se trouvait logé alors que la 3ᵉ compagnie occupait Saint-Maximin, obligé que j’étais de connaître et d’éprouver le matériel et les hommes de ma section, je n’avais pas eu le temps de rejoindre Maurice, ni le loisir de m’échapper à Paris.

—Bah! me dis-je, ni lui ni Marthe n’avait besoin de moi.

J’espérais le voir à la gare de Chantilly où eut lieu l’embarquement. Mais sa compagnie était partie par le premier train.

C’est bien sur Verdun qu’on nous dirigea. Près de Revigny, des artilleurs nous distribuèrent des morceaux d’aluminium, reste d’un zeppelin qu’ils avaient abattu. Des camions, toute une longue nuit, nous cahotèrent avant de nous déposer, sous un aigre soleil et dans un gâchis de boue pâle, près du fort de Regret. Là commencèrent nos peines. Nous n’avions toujours pas de chevaux, et il nous fallait transporter notre attirail à dos d’hommes. Je présumai bientôt que nous n’arriverions jamais aux péniches d’Haudainville, terme provisoire de notre calvaire.