A un tournant du petit chemin défoncé, fangeux et glissant où nous ahanions en désordre, j’entendis une voix sèche qui criait:

—Regardez-moi ce défilé de saligauds!

J’étais prêt à répliquer de verte manière.

—Votre nom, sergent! me cria face à face l’homme que je n’avais pas encore aperçu.

Et je me nommai, saluant règlementairement, à un général qui me répondit:

—Vous aurez de mes nouvelles.

A la vérité, je n’en eus pas.

Mais quoi! Vais-je égrener des souvenirs de guerre, comme un insupportable vétéran? Je m’arrête, je m’arrête. Scrupuleux, je relatais simplement ici les tours et détours que firent mes pensées au long de cette veillée du 11 novembre 1923, parce que j’avais rencontré dans l’avenue de Wagram un homme à barbe blonde qui ressemblait un peu, très peu, mais un peu néanmoins, à mon ami Maurice mort sous Verdun, tout près de moi. Et puis ces détails ne sont peut-être pas tellement inutiles. Car je n’invente rien de l’histoire que je rapporte.

Il ne m’était jamais venu à l’esprit que je pourrais avoir un jour le rôle d’annoncer à Marthe la mort de Maurice. Pendant la guerre, on avait ainsi, sans motif, des quiétudes: si l’on prévoyait que tel camarade n’en reviendrait pas, il en était dont on se disait qu’ils s’en tireraient malgré tout. Pendant la guerre, en effet, la raison et l’intelligence, réduites à leur plus simple expression,—j’entends chez la plupart des hommes et je ne m’en excepte pas,—se contentaient de peu. Qui veut juger de cette période, en jugera mal, s’il ne donne point le pas aux puissances du sentiment.

Pour Maurice, je le lui avais déclaré dès le premier jour: