—Toi, tu reviendras, et tu le mérites, et tu dois revenir à cause de Marthe.
—Je ne le mérite peut-être pas, mais je compte bien revenir quand même.
Je crois, à présent, que s’il quitta sa femme avec chagrin, il n’aurait pas accepté de ne point partir. J’avais cru, d’abord, que se déguisant un peu par fierté pour la première fois de sa vie devant moi, il cherchait à se grandir en me parlant des richesses morales qu’il attendait que les peuples dussent ramener d’une si grave épreuve.
—Nos petites complications quotidiennes vont s’évanouir, me disait-il. Les préjugés vont tomber, les politesses fondre, les âmes se révéler telles qu’elles sont.
Sa voix était émue. Il s’exaltait.
—Songe à cela, continuait-il. Nous verrons à nu des âmes humaines. Nous les verrons chacune en particulier, chacun de notre côté dans notre compagnie, dans notre section, dans notre escouade. Et après la guerre, songe au tableau nouveau qu’on pourra dresser non seulement de l’âme de notre peuple, que nous commencions à ne plus connaître, faute d’un moyen que voici, mais encore de l’âme des autres peuples, que nous ne connaissions pas du tout. Quelle merveilleuse promesse pour le philosophe qui saura voir!
J’aurais voulu me persuader que Maurice parlait alors sincèrement, qu’il ne me cachait pas des soucis moins généraux ou généreux, qu’il ne me cachait pas une émotion plus intime et plus vraie. J’aurais préféré moins de vertu, plus de faiblesse; j’aurais mieux compris.
Par la suite, et la guerre s’allongeant, il s’était peu à peu défait de ce masque. Fort gai jadis, il était peu à peu devenu taciturne. Je comprenais mieux. Je comprenais. Je compris aussi qu’il en vînt à me prier de me taire lorsque, sur la paille de nos granges, dans les villages de l’arrière, j’essayais de l’entretenir de Marthe.
—Saleté de guerre! grognaient nos compagnons d’infortune.