Et comme je comprenais leur faiblesse, qu’ils ne cachaient pas, de se mettre à l’écart pour lire les lettres qu’ils recevaient! Quand les hommes de soupe nous apportaient en ligne le courrier, qu’on se disputait avant de s’inquiéter du menu du jour, Maurice, si j’étais près de lui, glissait discrètement dans sa poche l’enveloppe bleue de Marthe. Faisais-je mine de m’éloigner, il me retenait. Seul un ami parfait pouvait avoir de ces délicatesses. Et Maurice en avait tant que, presque jamais, je ne l’ai vu lire une lettre de sa femme. Là, je retrouvais mon ami d’autrefois: il avait rejeté cette exaltation héroïque des premiers jours de la guerre; sans m’en rien abandonner, il me laissait compatir en silence à sa détresse. Et elle devait être profonde, pour qu’il n’eût pas le courage de s’en ouvrir devant moi, près de moi.

Quelle différence entre Maurice et Marthe! Elle n’avait pas dissimulé, elle, le jour de la mobilisation. Elle n’avait pas cherché à se grandir. Amoureuse à qui la guerre enlevait son amant, elle pleura sans honte. Elle ne prononça pas de paroles qui eussent ébranlé Maurice, non, mais elle n’en prononça pas non plus pour l’affermir; car les femmes, celles qui étaient sans enfant, n’eurent pas la pudeur tragique des mères, que la guerre prit aux entrailles. Mais quel élan n’eut-elle pas, la pauvre Marthe, pour jeter à Maurice ce dernier cri:

—Si tu meurs, j’en mourrai!

On lui enlevait plus que la vie, en effet: son amour. Et c’est un cri d’amour qu’elle poussait au moment où j’entraînai Maurice. J’en fus d’autant plus remué que, malgré tout ce que j’en avais pu pressentir, Marthe avait toujours su éviter de me laisser voir la violence de son amour. Et voilà bien pourquoi l’attitude un peu forcée de Maurice, aux mêmes heures, m’avait déconcerté. Mais que faut-il en conclure, sinon que le malheureux fut plus malheureux que je ne le soupçonnai d’abord? Et qui oserait affirmer que Maurice souffrit moins que Marthe?

A chacune de mes permissions, je ne manquais pas de passer chez Marthe, et plus d’une fois. Elle m’accueillait avec une cordialité qu’elle n’avait pas auparavant. Sans en être dupe d’ailleurs, je répondais à toutes les questions qu’elle me posait, et elle ne se lassait pas de m’en poser. Elle ne se lassait pas de me demander ce que faisait Maurice; s’il s’exposait au danger sans raison impérieuse; s’il prenait soin de sa gorge, qui était sensible; quand il aurait sa permission; où nous étions quand je l’avais quitté; si l’on préparait une offensive; si notre nouveau commandant de compagnie était bon pour Maurice; que sais-je encore? Il fallait lui relater par détail la vie que nous menions. Et toujours tout se ramenait à Maurice.

C’était naturel et c’était émouvant. Le silence taciturne de Maurice n’était certes pas moins émouvant, mais était-il aussi naturel? N’importe. Chacun et chacune a sa façon d’aimer qui échappe au jugement d’autrui. Avec leurs façons différentes, Marthe et Maurice formaient un beau couple d’amants. La guerre leur imposait une souffrance de tous les jours. Une souffrance inavouable au demeurant. Parmi tant d’horreurs déchaînées, qu’était-ce que l’amour en peine d’un homme et d’une femme, qui n’avaient même pas d’enfant, qui n’étaient même pas pauvres, qui ne vivaient enfin pour personne que pour eux? Que risquaient-ils? Lui, de mourir; mais combien d’autres mouraient! Elle, de le perdre; mais on sourit, car on sait bien que nul n’est indispensable ici-bas et qu’on ne meurt pas d’amour. Je n’ai rien à répondre à cela, que ceci: cette femme et cet homme souffraient à cause de la guerre, qui les séparait. Pour le reste du monde, ce n’est rien. Pour eux, c’était tout, et trop.

—Si tu meurs, j’en mourrai! lui avait-elle dit.

Et elle disait vrai, même si elle n’avait pas résolu de se tuer.

Un homme est toujours empêché à parler sans impertinence d’une jeune fille ou d’une jeune femme. Aussi n’avais-je osé porter aucun jugement sur Marthe jeune fille ni sur Marthe jeune femme. Mais je n’avais pas à en porter. Nul ne sollicitait ma sentence. Maurice m’avait dit, un soir, à la fin d’une soirée d’indécisions:

—Je vais me marier.