Je ne m’y attendais pas.
—J’épouse Marthe, ajouta-t-il. Tu seras mon témoin?
Et depuis lors, Marthe étant, sinon entre nous, du moins à côté de nous, Maurice ne m’avait vanté son bonheur que rarement, et chaque fois brièvement, et avec une discrétion où je croyais démêler un peu de charité à mon endroit. Les amis véritables sont ainsi: ils se content leurs bonnes fortunes, leurs aventures, les riens, mais l’amour est chapitre réservé. Les femmes l’ignorent, et elles séparent sans raison deux amis. J’ai déjà dit cependant que Marthe ne me fit pas perdre l’amitié de Maurice.
Après tout ce que je sais, je pourrais me poser en prophète et affirmer que j’ai connu d’emblée le caractère de Marthe. Je mentirais. Non, je n’ai rien deviné, rien prévu. Elle se gardait bien. Et il ne me plaisait pas de fouiller dans ses sentiments. Ils me semblaient très simples, comme elle-même. Elle était charmante, enjouée avec une pointe de réserve, et sérieuse sans affectation quand elle assistait à nos causeries. Il m’apparut souvent qu’elle cherchait à s’y intéresser pour que Maurice ne la crût pas incapable de nous y suivre. C’était preuve qu’elle désirait lui plaire. Maurice l’aimait. Avais-je besoin d’examiner, de peser? Ils s’aimaient, cela me suffisait donc. Ils étaient heureux, puisque j’avais compris, en plus d’une occasion, que je les gênais. Et n’est-ce pas assez?
Là-dessus la guerre tomba. Avec la guerre qui libéra tous les instincts, une Marthe moins secrète se montra sans honte, ou sans défiance, si l’on préfère. J’avais pu jusqu’alors la tenir une épouse aimante à qui mon ami devait un bonheur réel et sûr. Mais elle se découvrit comme une amoureuse au bonheur de qui mon ami Maurice était indispensable. Et voilà qui me ravit pour Maurice et qui m’expliqua, mieux qu’une confession dont un homme rougit toujours, que mon pauvre Maurice fût devenu de plus en plus taciturne, à mesure que la guerre s’allongeait.
—Pourquoi m’écrit-il des lettres si courtes? m’avait demandé Marthe à ma dernière permission, un mois avant le coup de tonnerre de Verdun. Et je devais, une fois de plus, lui détailler l’emploi que faisait de son temps, en secteur calme ou au cantonnement, un sergent d’infanterie. Je devinais qu’elle m’écoutait avec l’envie et la crainte de me prendre en flagrant délit de contradiction, de mensonge. Sans me l’avouer, elle me laissait entendre qu’elle était inquiète et jalouse.
Il me revient à présent que Maurice eut un sourire douloureux quand, rentré au bataillon, j’essayai, avec les précautions nécessaires, de lui faire part de la joie que Marthe m’avait donnée en ne me dérobant ni son inquiétude ni son impatience. Il m’arrêta de ce geste familier des deux mains qui se lèvent comme un voile, puis, pour mieux me marquer qu’il se dérobait, lui, il m’annonça:
—L’adjudant est mort.
—L’adjudant?
—Oui, le soir même de son retour de permission. Il s’est offert pour une patrouille à peu près désespérée.