—Il cherchait la médaille? Pour satisfaire à l’orgueil de sa femme sans doute?
—Non, il était rentré avant la fin de sa permission. On a su depuis, par une lettre trouvée dans sa vareuse, que sa femme le trompait et qu’il préférait ne pas souffrir plus longtemps, n’ayant plus personne pour qui désormais il pût désirer sortir vivant de la guerre.
—Pauvre diable! murmurai-je.
Mais Maurice sourit encore douloureusement, et répliqua:
—Imbécile!
Je n’insistai pas. Les affaires sentimentales sont chose trop délicate. Avec les meilleures intentions, on risque de blesser, même par ricochet. Et d’ailleurs je n’attribuai pas à cet incident l’importance que je lui attribue aujourd’hui. Je pensai que Maurice était peut-être jaloux que j’eusse vu sa femme, pendant que lui continuait de patauger dans les boues de l’Artois. Il avait tort, mais mieux valait, estimais-je, ne pas nous attarder là-dessus. Et j’ai peut-être eu tort ainsi de mon côté. Mais ce qui est fait est fait. Pouvais-je tout présager?
Sans aucune hésitation, j’aurais garanti que Maurice, lui, était aimé. Il ne m’aurait pas permis de le lui dire. C’est ma seule excuse. C’est aussi mon regret, hélas! Avec plus de courage ou moins de pudeur, la nuance n’importe guère, j’aurais pu tourner le destin autrement. Mais je ne veux pas me vanter. Si je découvre aujourd’hui un sens à des détails dont l’intérêt m’avait échappé, je dois reconnaître que je fus aveugle, tant il est vrai qu’on peut vivre à côté d’un homme pendant des années sans rien savoir de lui que ce qu’il consent qu’on en sache.
Au moment de la catastrophe comme avant qu’elle éclatât sur Marthe et sur moi, et parce que nous concevons d’abord toutes choses en les grossissant pour les simplifier, le sort de mes amis m’apparaissait dans une antithèse très nette: le plus grand bonheur terrestre, et le malheur le plus grand; le plus bel amour, et la fin la plus affreuse. Ceci écrasait cela. Et maintenant encore ceci écrase cela, mais d’une autre façon. Quoique je tente et quoique j’aie tenté de ranimer les cendres d’un amour et d’un bonheur dignes d’envie, il ne reste qu’un tas de cendres devant moi.
Si les écrivains romantiques ont abusé de l’antithèse, ils avaient du moins mis le doigt sur l’un des procédés les plus courants de la pensée humaine, qui est d’avancer par bonds grâce à d’inévitables contrastes. Toute idée ne se soutient que par une idée d’opposition qui la suscite ou la suit. Au long de cette veillée du 11 novembre 1923 où je m’attardai à de chers souvenirs, chaque image qui me revenait du bonheur de Marthe et de Maurice appelait, on l’a vu, une image plus sombre, et inversement, comme si j’avais donné le branle au fléau d’une idéale balance. Mais la moindre distraction que j’accordais aux souvenirs joyeux ou clairs, s’effaçait, prompte, et cédait la place au chagrin sans remède. Tout me ramenait toujours à la mort de Maurice.
Est-ce parce que je n’avais pas imaginé qu’il pût mourir? Est-ce parce que je ne le vis pas mourir? Pendant longtemps j’avais été incapable de me représenter ce que signifiaient ces deux mots: Maurice mort.