A Verdun, en effet, nous avions été séparés dès le début. Monté en ligne comme mitrailleur avec trois de nos compagnies, tandis que les trois autres demeuraient jusqu’à nouvel ordre dans le Bois des Hospices, je n’avais même pas pu savoir, après cinq jours de tranchée et de combats, si la compagnie de Maurice était engagée aussi. Cinq jours durant, nous avions été isolés du reste du monde. Des agents de liaison que nos officiers envoyaient vers l’arrière, pas un ne reparut. Les corvées de ravitaillement n’arrivaient pas jusqu’à nous. Nous servions de cible aux deux artilleries, car la nôtre, si elle existait, ignorait où nous nous épuisions. Après cinq jours de cet enfer et un nouveau combat, je me réveillai sous les coups de botte d’un infirmier allemand. J’étais prisonnier.
Maurice, lui, était mort. Une lettre de Marthe me l’apprit.
Blessé, il avait essayé de gagner le premier poste de secours. Il n’y était point parvenu.
Un mois plus tard, on avait retrouvé son cadavre déchiqueté près du fort de Souville. Quand Marthe m’écrivit ces détails, elle avait déjà reçu par la voie officielle, avec un acte de décès, le portefeuille, la montre, la bourse, le carnet, et l’une des deux plaques d’identité de Maurice,—une petite plaque en or qu’il tenait d’elle et qu’il portait en bracelet au poignet droit. C’étaient là des témoignages. Il fallait bien que je me rendisse à l’évidence. J’avais rencontré, heurté, déplacé, éloigné, voire sommairement enterré trop de cadavres de soldats, pour ne pas me représenter enfin le cadavre de Maurice, pareil à tel ou tel d’entre eux.
Déchiqueté, avait eu la force de m’écrire Marthe. Oui, je me représentais enfin le corps de mon ami foudroyé par un obus. Je savais, je savais. Mais que restait-il de lui? Qu’avait épargné l’obus? La tête? Voilà que j’ai la force aussi d’écrire que j’essayai de me représenter la tête broyée de mon ami, la chère tête au front si haut, la tête... Ah! je n’ai pas la force, je n’ai pas le courage de continuer.
Il faut pourtant que je continue. Je n’étais pas au bout de ma peine. Quand je revins d’Allemagne après l’armistice, une autre douleur m’attendait.
Marthe fut la première personne que je revis. Elle vint au-devant de moi, maigre dans sa robe noire, les yeux battus. Nous nous embrassâmes. Le visage sur mon épaule, elle pleurait. Et nous n’avions pas dit un seul mot. Rien. Elle sanglotait. Je voulais dire quelque chose. Je ne pouvais pas. Sa douleur toute neuve, comme si la catastrophe n’eût été que de la veille, renouvelait la mienne, que deux ans de méditation m’avaient aidé à porter plus virilement que sur le coup. Combien de temps dura notre morne et fraternelle étreinte? Je ne sais. Quelles paroles nous dénouèrent? Je ne me le rappelle pas. Ce furent des paroles sans noblesse, des mots prononcés l’un après l’autre, ce ne furent pas des phrases.
—Partez! me dit-elle soudain. Partez, vous reviendrez, je vous écrirai.
Elle avait raison. Dans l’état où je la revoyais après trois ans, il valait mieux pour moi la laisser s’accoutumer d’abord à l’idée de mon retour. Car elle dut penser, comme je le pensai, que mon retour n’était utile à personne, et que celui-là dont le retour eût fait au moins deux heureux, celui-là ne reviendrait pas, ne reviendrait jamais, jamais.
—Pauvre Marthe! murmurais-je à part moi en sortant de chez elle, comme je l’ai murmuré plus tard en rentrant chez moi, ce soir du 11 novembre où j’ai aperçu, parmi les badauds de l’avenue de Wagram, un homme qui ressemblait un peu à mon ami Maurice.