Me tiendra-t-on naïf si je répète ici ce que je songeai alors: que, pour être pleuré par une femme comme Maurice le fut par Marthe devant moi, je n’aurais peut-être pas été le seul qui eût accepté de mourir, sans regret, en plein amour, en plein bonheur?

Si Marthe se montra si faible dans la courte entrevue que j’eus avec elle à mon retour d’Allemagne, elle ne répéta jamais le geste spontané qui l’avait une fois jetée dans mes bras. Ce fut tout de suite comme si elle s’était refermée. Comme avant la guerre, il me sembla qu’elle se tenait toujours sur ses gardes en face de moi. Voulait-elle m’interdire ainsi de la consoler et de glisser peut-être à quelque sentiment plus tendre, trop tendre? Il y a tant de femmes qui s’imaginent si vite qu’un homme ne pense qu’à l’occasion dont il profiterait! Mais Marthe ne pouvait pas oublier, et je ne pouvais oublier non plus, qu’elle avait eu moins de réserve pendant la guerre, qu’elle s’était moins dissimulée devant moi, que j’avais vu naître, croître et s’épanouir son amour impatient. Aussi la retrouvai-je tout autre.

Je trouvai une femme grièvement blessée et qui, sans parler de sa blessure, ne paraissait pas souhaiter de guérison. Toute douleur le plus souvent à la longue s’atténue, s’assourdit, s’estompe. La sienne était probablement telle qu’au premier jour, aussi vive, aussi fière. Il y avait du farouche dans sa façon de la prolonger, de la maintenir. Où puisait-elle cette volonté qui lui laissait les yeux secs quand nous causions de Maurice? L’héroïsme, le courage, que j’aurais plutôt attendu d’elle au moment de la mobilisation, alors qu’un enthousiasme tragique soulevait presque tous les Français, elle l’éprouva, elle, par un effet de retardement, lorsqu’elle aurait pu n’être qu’écrasée par son malheur.

J’avoue qu’elle m’étonnait un peu; ma douleur avait moins d’éclat; et pourtant qui affirmerait que j’eusse perdu moins qu’elle en perdant mon ami, le compagnon de mes travaux et le témoin de mes jeunes rêves? Mais ne comparons pas. Je ne veux imputer cette ardeur de Marthe qu’à la révolte d’un amour insatisfait, d’un amour rompu à l’instant même qu’il prenait peut-être conscience de sa splendeur, ou, si l’on préfère, d’un amour suspendu au milieu de son élan.

Le fait est que, chez elle, Marthe vivait comme si Maurice n’était pas mort, comme s’il allait revenir d’un jour à l’autre. Le cabinet de Maurice, où pas un objet n’avait été dérangé, où les papiers qui encombraient la table demeuraient exactement tels que Maurice les avait laissés, c’est là qu’elle me recevait. Plus d’une fois, il m’est arrivé là, comme elle, d’oublier, et, si Maurice avait tout à coup ouvert la porte, je ne sais pas si j’en aurais été surpris. Malgré moi, peu à peu, je suivais Marthe dans son illusion.

Elle m’avait certes montré les reliques précieuses que les bureaux militaires lui avaient renvoyées: la montre, qui s’était arrêtée à 8 heures 10, le carnet maculé de boue, la petite plaque d’identité en or qu’il portait au poignet droit, la bourse avec quelques pièces d’argent et de nickel, et le portefeuille qui ne contenait qu’un billet de vingt francs, détail que Marthe acceptait avec un sourire sans méchanceté.

—Pourvu seulement que son indélicatesse ne porte pas malheur à ce malheureux! disait-elle.

Car nous supposions que le portefeuille de Maurice aurait dû lui revenir avec deux billets de cent francs, ou trois même.

Comment pourra-t-on admettre qu’à manier des preuves pareilles que tout était bien fini, nous ayons pu, Marthe et moi,—elle tout ardente d’amour obstiné, moi gagné par son ardeur,—nourrir encore quelque illusion? Mais je ne dis que la vérité, qui n’est pas toujours, comme on le sait, vraisemblable.

Il y eut mieux, qui ne suffit point à nous convaincre. Marthe, en effet, lorsque je lui fis part de mon désir de m’y rendre, décida de m’accompagner au cimetière du front où Maurice avait été officiellement inhumé. Rien n’était plus propre à fixer notre deuil. Comment Marthe en fut-elle émue? Je l’ignore. Pour moi, dans ce vaste champ où s’alignaient innombrables de petites croix de bois peintes en blanc et ornées d’une grossière cocarde de zinc aux couleurs de la France, au milieu de tous ces tertres légers qui sentaient la terre remuée de frais, devant le tertre où nous avait conduits le gardien du cimetière, un jeune mutilé dont le pilon s’engluait dans la glaise des allées étroites, devant la petite croix blanche qui portait en noir le nom de Maurice, son grade, et le numéro de notre bataillon, je dus faire effort pour me représenter que mon ami gisait là-dessous, à mes pieds. Et Marthe ne dit rien pendant tout le retour, ni par la suite. Et je n’osai rien lui dire. Et nous nous rencontrâmes plusieurs fois sans qu’il fût jamais question entre nous de notre voyage. Elle continuait de me recevoir dans le cabinet de Maurice, où tout semblait toujours disposé pour le recevoir, comme jadis.