Un soir cependant, je crus bien que cette attente déprimante que Marthe nous créait, allait subir la plus dure épreuve, celle à quoi l’ardeur la plus vive ne peut résister.
Marthe me dit:
—Voilà que les familles sont autorisées à retirer leurs morts des cimetières du front. Je veux ramener Maurice dans le caveau des siens. Je n’ai plus que vous, vous viendrez avec moi?
—Naturellement, répondis-je.
Mais j’aperçus aussitôt d’un trait toutes les conséquences de sa décision. Ce que nous ne pouvions pas admettre parce que nous ne l’avions pas vu, nous le verrions enfin. Nous verrions Maurice mort, et de quelle horrible façon! Et quels moments nous préparait la pauvre Marthe!
Je voyais tout d’avance: notre départ en fourgon automobile avec le double cercueil obligatoire derrière nous, l’arrivée au petit tertre qu’on éventrerait, l’ouverture du cercueil fourni par l’Etat, le corps à reconnaître, et dans quel état serait-il? Puis le transfert du cadavre au cercueil que nous aurions apporté, puis le départ pour le cimetière familial, le long voyage dans le fourgon avec le cadavre de Maurice derrière nous, son cadavre que nous aurions vu, le long voyage où tous les cahots de la route nous rappelleraient que Maurice était mort, que notre illusion avait été vaine, que notre certitude serait désormais inéluctable, le long voyage et l’arrivée au cimetière familial, la présence des prêtres en surplis, les prières, la descente du cercueil au fond du caveau, et notre départ, et la fin de toute espérance et le commencement d’une douleur trop certaine.
En vérité j’étais prêt à affronter l’épreuve, eût-elle menacé d’être cent fois plus cruelle. Mais pour Marthe, n’était-il pas sans nécessité qu’elle assistât à toutes les phases de l’atroce cérémonie? Et ne suffisait-il pas qu’elle allât m’attendre au terme de ma mission, pour l’enterrement?
—Non, répliqua-t-elle, je veux assister à tout.
—Marthe, je vous en prie. Vous ne savez pas ce que c’est. Moi qui sais...
—Je veux savoir, fit-elle. Ne suis-je pas assez forte?