Ne voit-on pas déjà cette femme, la veuve, et cet homme, l’ami, un jour de décembre, sous un ciel pâle, au milieu de cette forêt de croix blanches toutes pareilles? La campagne est couverte d’une mince gelée; il souffle une bise sèche; le gardien du cimetière, le jeune mutilé dont le pilon s’enfonce dans la terre molle, attendait les visiteurs. Deux soldats de corvée, deux enfants presque, se tiennent derrière lui. Le chauffeur et l’employé des pompes funèbres tirent du fourgon le lourd cercueil de chêne clair et l’amènent près de la tombe qu’on va ouvrir.

—Où est l’officier? dit le chauffeur.

—Oh! répond le gardien, vous pouvez commencer. Je suis averti, vos autorisations sont en règle. L’officier viendra tout à l’heure.

Les deux soldats de corvée ont ôté leur veste. A coups de pioche, ils attaquent le tertre. Par précaution je me suis placé derrière Marthe, qui regarde fixement le travail des pioches. Le chauffeur et l’employé des pompes funèbres dévissent le couvercle du cercueil dont la doublure de zinc capitonné soudain apparaît.

Le travail des pioches se ralentit. Doucement les deux soldats achèvent de déblayer: la tombe n’est pas profonde, ils touchent au bois.

Marthe a fait un pas en avant. Comme elle, j’ai vu que le cercueil n’est pas fermé: une planche, qui ne la recouvre pas en entier, est simplement posée sur la caisse oblongue.

J’ai pris le bras de Marthe. Elle s’est dégagée. Les deux soldats, ces deux enfants, enfilent des gants de toile imperméable. Avec un tact dont le souvenir me crève encore le cœur, ces deux gosses qui n’en sont pas à leur première corvée de ce genre, ces deux gosses qui apprennent là que la guerre est répugnante, ils se sont mis entre nous et la tombe, pour nous la masquer avant de soulever le dérisoire couvercle.

Marthe s’est penchée. Qu’ai-je vu? De la terre et du drap bleu. Les deux enfants se baissent.

—D’abord la tête! dit le gardien.

Un hoquet a répondu. Marthe chancelle. L’employé des pompes funèbres se précipite à mon secours. Elle est évanouie. Elle pèse dans mes bras. Mais j’ai vu l’un des deux enfants porter comme un trésor, entre ses mains gantées de toile et de terre, un crâne décharné vers le cercueil ouaté de satin.