Ensuite, je ne sais plus, je ne veux plus savoir. Je sentais que je fléchissais des genoux et que Marthe pesait démesurément dans mes bras. L’employé des pompes funèbres lui essuyait le front avec mon mouchoir. Je me raidissais pour ne m’occuper que d’elle. Mais j’entendais, derrière moi, les allées et venues des deux courageux enfants qui transportaient de la tombe au cercueil, où ils les disposaient avec soin, les morceaux du squelette de mon ami.

—Je te dis que c’est la jambe, affirmait à voix basse l’un des deux.

Cependant, Marthe ne se ranimait pas. L’employé des pompes funèbres me contait à mi-voix:

—La semaine dernière, en Champagne, j’ai mené une veuve qui avait un sacré cran. Ça, oui, pour du cran, elle en avait. Figurez-vous qu’on ouvre le cercueil, et elle annonce: «Ce n’est pas mon mari». Vous parlez d’une surprise. Il y avait pourtant bien le nom de son mari sur la croix. Mais elle, elle avait envoyé une inscription en cuivre pour reconnaître le cercueil. Et le cercueil qu’on avait ouvert n’avait pas d’inscription. L’officier était embarrassé. «On s’est peut-être trompé en plantant la croix?» dit la femme. Et elle demande qu’on ouvre la tombe à droite de celle-là. Eh bien! on a ouvert quatre tombes avant de trouver la bonne.

J’abrège.

Marthe ne reprit ses sens qu’au moment où l’on vissait la dernière vis du cercueil de chêne. Elle regarda vers le fond du trou: il n’y restait que de la terre et un lambeau de drap bleu foncé. Je l’entraînai vers la route. Elle ne résista pas.

Nous étions prêts à repartir, le cercueil hissé dans le fourgon, quand une carriole survint au trot. Un sergent en descendit, qui arrivait trop tard pour représenter à la levée du corps l’officier responsable. Ce fut lui néanmoins qui me remit gauchement ce que j’aurais pu croire d’abord une pièce de monnaie souillée ramassée dans la boue, s’il ne m’avait dit:

—La plaque d’identité.

L’ayant à peine nettoyée, je reconnus la plaque réglementaire de Maurice.

Il n’est pas utile que j’aille plus loin. Marthe, prostrée à côté de moi dans le fourgon qui nous ramenait vers Paris, ne desserra pas les dents. Elle était pâle et frissonnante. Elle ne pleurait pas. Elle regardait droit devant elle. Et moi je me mordais les lèvres pour ne pas pleurer de tout mon cœur.