Je ne voudrais pas souligner l’horreur de cette journée de décembre 1920 qui me revient toute vive devant les yeux chaque fois que je pense à mon ami; mais il faut que je dise que cette journée fut pour moi celle qui compta plus qu’aucune autre dans l’histoire de mon amitié. C’est de là que je date la mort de Maurice.

On s’étonnera peut-être que mon émotion ait pu être si profonde. Pendant la guerre, en effet, soldat combattant, j’ai vécu au milieu de tant de cadavres et tous plus ou moins hideux, que j’aurais dû supporter la vue du cadavre de mon ami; certes, mais la mort prend en temps de paix une importance d’exception qu’elle n’a pas en temps de guerre pour ceux qui sont sous sa constante menace. Rien ne s’oublie si vite qu’un danger auquel on échappa. Deux ans après l’armistice du 11 Novembre 1918, je fus bouleversé de voir ce qui restait misérablement d’un être que j’avais connu plein de jeunesse, plein de force, plein d’intelligence, plein de bonheur. Et trois ans plus tard, le 11 Novembre 1923, dans la soirée de ce jour officiel où fut allumée pour la première fois sous l’Arc de Triomphe la flamme du Souvenir, j’étais encore bouleversé de revoir, comme si c’eût été de la veille, le cimetière aux croix innombrables, le cercueil que nous avions apporté, la bière ouverte, et mon ami, mon grand ami, mon pauvre ami massacré.

Ce jour-là, j’avais enfin compris que Maurice était mort, qu’une autre vie commençait devant moi, une vie sans espoir, et que désormais j’étais seul au monde.

Seul, oui, j’en avais eu le pressentiment. Comme, la cérémonie achevée, je quittais Marthe chez elle,—une Marthe silencieuse, pâle, toute froide,—et lui demandais si je pourrais prendre de ses nouvelles le lendemain, elle m’annonça qu’elle partait sans délai pour le Midi. Je m’apprêtais à l’en dissuader. Elle ajouta d’un trait:

—J’ai besoin d’être seule, comprenez, mon ami, comprenez.

Et elle éclata en sanglots.

Mais toujours raidie et toujours sur la défensive, elle s’enfuyait dans sa chambre et s’y enfermait d’un tour de clef.

Comment pouvait-elle refuser de se laisser consoler par moi, et refuser de me consoler du même coup? N’avais-je pas été le meilleur ami de celui qu’elle pleurait et le témoin de leurs belles années? Comment pouvait-elle me cacher si mal sa haine ou ce que je tenais alors pour de la haine? Etais-je vraiment si coupable de vivre, de survivre, moi inutile, quand Maurice était mort?

En trois ans, je ne l’ai pas rencontrée plus de cinq ou six fois. Ou bien elle voyageait, me disait-elle ou me disait sa concierge, ou bien elle se trouvait à Paris lorsque j’étais obligé de m’en éloigner moi-même. J’avais essayé d’abord de lui écrire. Elle ne m’avait répondu que par des lettres trop correctes, et sans empressement. Je n’osais pas insister. Je respectais sa douleur, tout en la déplorant.

Combien de fois ne fus-je pas tenté de lui écrire ou de lui dire: «Marthe, Marthe, nous ne sommes plus que vous et moi. Parlez-moi de lui, laissez-moi vous parler de lui, parlez-moi de vous, soyez faible, pleurons ensemble. De pleurer soulage. Aidez-moi, je vous aiderai. Ayez pitié de nous!» Mais en face d’elle je perdais mon assurance, et j’estimais lâche de lui écrire ce que je n’avais pas le courage de lui dire.