Au juste, il semblait qu’il y eût de la honte entre nous, ou tout au moins de la gêne, comme si je lui avais dérobé sans le vouloir un secret. Mais il me prenait envie aussi de lui dire: «Et qu’importe, Marthe, que je sache mieux que quiconque, et peut-être autant que vous-même, comme vous vous aimiez? Est-ce un crime d’aimer et d’être aimée? Est-ce un crime d’être tout pour un homme et qu’un homme soit tout pour vous? J’admirais tant que vous fussiez heureux! Je n’étais pas jaloux.» Cependant j’hésitais et je continuais à manquer d’audace. Je me promettais néanmoins de m’enhardir un jour ou l’autre, quand je sentirais qu’un peu d’apaisement aurait fait son œuvre sur le cœur meurtri de la malheureuse Marthe.

Après trois ans de remises successives que je me reprochais, j’étais au même point.

Voilà sans doute de bien longs commentaires autour d’un homme qui est rentré dans son petit appartement de célibataire avec l’esprit troublé parce qu’il a voulu assister à une cérémonie qui l’attrista, parce qu’il a cru reconnaître en un passant l’un de ses amis mort en 1916 à Verdun, et parce qu’une jolie femme lui sourit, qui paraissait heureuse. Je n’ai pourtant relaté ici que les plus frappantes des pensées qui m’occupèrent pendant cette grise veillée du 11 Novembre 1923.

La veillée fut plus longue que les commentaires que je viens d’en noter. Tout en effet chez moi me rappelle quelque chose de l’amitié que j’eus pour Maurice et que Maurice eut pour moi, et tout y sollicite ma mémoire docile. Cette lampe de mosquée turque qui pend au plafond, il me l’avait offerte en 1910; nous avions découvert ensemble ce dictionnaire hébreu-latin de Froben, qui s’enrichit de la signature du poète Philippe Desportes; mais presque tous mes livres, et presque tous les siens, nous les avions découverts ensemble, au cours de nos promenades sur les quais ou de nos visites chez les bouquinistes. Sur ma table, je laisse religieusement un Ingénu de Jouaust, qu’il y avait posé la dernière fois qu’il vint dans la chambre qui me sert de cabinet de travail. Nos chers livres! Maintenant j’en laisse un autre sur ma table, un autre qu’il n’a pas vu paraître, un autre que je laisse là, à côté de l’Ingénu, parce que je l’ouvris tout à coup sans raison, ce soir du 11 Novembre 1923, à une page de vers que je me mis à relire comme si je ne les avais pas lus encore. C’était à la page 62. Quelle coïncidence en cette nuit de souvenirs! Ayant ouvert le livre au hasard, je lisais:

... Il dit que Tristan est venu,
Qu’il a bien longtemps attendu
Pour épier et pour savoir
Comment il la pourrait revoir;
Qu’il ne saurait vivre sans elle;
Qu’il en sera de lui et d’elle
Tout ainsi que du chèvrefeuille
Qui noue au coudrier sa feuille.
Lorsqu’autour du bois il s’est mis
Et qu’il s’y est lacé et pris,
Ensemble ils peuvent bien durer;
Mais, si l’on veut les séparer,
Le coudrier meurt promptement,
Le chèvrefeuille mêmement.
«Belle amie, ainsi est de nous:
Ni vous sans moi, ni moi sans vous!»

Le hasard a de ces dérisions qui ne signifient rien, qui ne prennent souvent un sens que plus tard, et qui déconcertent, du moins sur le moment. La vieille chanson d’amour qui me jetait au nez son parfum tout frais, comment ne m’eût-elle pas arrêté?

Je m’étais déjà promis d’aller prendre des nouvelles de Marthe le lendemain. Je n’en avais pas depuis trois mois. Je décidai d’y aller sans faute et avec plus de courage que jusque-là. Je me flattais de réussir, car peu à peu, quant à moi, tant nous sommes entraînés malgré nous dans le courant de la vie, je m’habituais vaille que vaille à cette vie qu’était devenue la mienne sans Maurice.