DEUXIÈME PARTIE
Me soupçonnera-t-on de n’avoir donné tant d’importance à de si petits événements et au récit minutieux d’une soirée entre mes soirées que pour préparer un coup de théâtre? Tout mon soin ne fut au contraire que d’échapper à ce soupçon. C’est que, parmi ces détails que j’ai rapportés et qui ne m’avertirent point, parce que je ne pouvais pas prévoir ce que le premier venu peut maintenant prévoir, j’ai choisi et classé ceux qui doivent éclairer. Si je fus surpris, moi qui conte cette histoire, je crois que nul ne le sera. Je n’ai pas développé ces longs souvenirs pour le plaisir de mener le lecteur au fond d’une impasse. Ou bien, trop ému, je n’aurai pas su être assez habile, et l’on criera d’abord à l’invraisemblance.
Mais on l’a deviné: le 12 Novembre 1923, je n’allai pas chez Marthe, comme je m’étais promis d’y aller.
Je n’y allai point, car il se produisit pour moi, le 12 novembre, un coup de surprise. On l’a deviné: je revis l’homme à la barbe blonde que j’avais vu, la veille, écoutant près de moi les chanteurs de l’avenue de Wagram. Et je le revis, non point par hasard, mais parce qu’il vint me trouver chez moi.
Et il n’eut pas besoin de me faire étalage de preuves et de preuves. Toutes les objections qui m’auraient retenu fondirent d’un seul coup. Cet homme, en qui j’avais cru, la veille, reconnaître mon ami Maurice, je lui tendis les mains aussitôt: il était en effet, on l’a deviné, mon ami Maurice.
Comment? Pourquoi? Trop de questions me montaient aux lèvres. Je répétais seulement, stupide:
—Toi! Toi! Pas possible!
Et d’autres lambeaux de phrases sans ordre qui appelaient trop de réponses.
Dans notre émotion, nous ne parvenions ni à interroger ni à expliquer. Il nous a fallu plus de temps que je n’en prends ici pour nous habituer à l’impossible situation que le retour impossible de Maurice créait.
Une joie inespérée me serrait à la gorge. Je tenais Maurice par les mains, je le regardais.