Il restait debout au milieu de ma chambre, les mains dans les poches de son manteau, les yeux fixés sur moi comme s’il voulait s’assurer que mon amitié de jadis était toujours pareille, et il me semblait plus embarrassé qu’à l’instant où il s’était présenté devant moi.

Il regardait aussi autour de lui. Il constatait que rien n’avait changé de place dans ma chambre. Il en tirait peut-être plus d’embarras. Je pensais bien qu’il avait des choses extraordinaires à me révéler. De me les révéler là, dans cette chambre tranquille, où la vie avait un air d’immobilité qui déjouait toute aventure, je comprenais qu’il hésitât. Plus qu’un ami, il venait de retrouver chez moi tout son passé, tout notre passé commun d’avant la guerre.

—Tu n’ôtes pas ton manteau? lui dis-je.

Il s’installa sur le divan, non pas en s’y allongeant tout de suite comme il faisait autrefois, mais peu à peu, en s’asseyant puis en s’étendant. Alors, et parce qu’il retrouvait ses vieilles habitudes, il prit une cigarette dans la boîte où il en avait toujours pris. Et alors je le reconnus tel que je l’avais toujours connu. Malgré sa barbe, qui ne m’était pas encore familière, je retrouvais ses gestes, ses tics, son amitié de nos causeries d’autrefois. Mais était-ce vraiment le même homme que je retrouvais? De quelle aventure sortait-il?

J’étais curieux de l’apprendre, curieux de tout savoir. Il m’avait, dès ses premières paroles, promis de me dire tout. Il s’exécuta sans difficulté, sinon sans fièvre. Mais je ne veux plus que transcrire, le plus exactement possible, ce qu’il me révéla. Et je m’abstiendrai de commenter, comme je m’abstins de l’interrompre, ou peu s’en faut.

—«Par où commencer? dit enfin Maurice. Tout est si compliqué, et si simple néanmoins! C’est pour simplifier que je te prie de ne pas me poser de questions. Je les prévois toutes d’ailleurs. J’y répondrai, sois sans crainte. Je n’ai rien à te cacher. Si je suis revenu, si tu me revois, sois persuadé que je l’ai voulu. Je ne te cacherai donc rien.

»Mon histoire, s’il y a histoire, est à la fois absurde et sinistre. Absurde, parce que je me suis lancé dans une aventure sans issue avec une ardeur que toi seul peux comprendre, puisque tu sais à quel point la guerre que nous menions nous enivra, dans les deux sens du mot, nous qui n’en sommes pas morts. Oui, absurde, mon histoire l’est, car j’avais tant d’autres façons d’en sortir! Mais je n’ai pas réfléchi. Le coup de Verdun m’a détraqué, c’est certain. De pareils événements rendent fou, en grand comme en petit! Tu le sais. Et puis je ne te demande pas de m’absoudre. Tu étais mon ami, tu es mon ami, et, quoi que j’aie pu faire et quoi que j’eusse pu faire, tu refuserais de me juger et je suis sûr que tu ne me reprocheras rien.

»Rien? Si. Tu me reprocheras de t’avoir laissé si longtemps sans nouvelles. Tu me reprocheras d’avoir joué pour toi cette atroce comédie. Oui, mais tu ne savais rien, et, quand tu sauras tout, tu sauras aussi que, lancé dans cette aventure, je ne pouvais plus ne pas la conduire, ou plutôt me laisser conduire jusqu’au bout. Je fus du reste aidé par les événements. Ne m’interromps pas, je t’en prie.

»Verdun? Au moment de Verdun, je n’en pouvais plus. J’aurais commis n’importe quelle sottise avec plaisir. J’y serais mort avec plaisir. Avec plaisir, tu m’entends? Tu m’entends, mais tu ne comprends pas. Ah! comment pourrais-tu comprendre? Tu ne savais rien. Tu ne sais rien. Il faut que je reprenne de plus haut, de très haut, du jour où... Hélas, mon ami, il faut que je reprenne du jour où notre amitié ne fut plus ce qu’elle avait été.

»Tu as nommé Marthe tout à l’heure. Le jour où je l’ai connue, ma vie s’est décidée. Ma vie et la tienne, ne dis pas non! Depuis ce jour, il y eut entre toi et moi un secret, un secret de plus en plus profond. Tu l’as respecté, toi, tu fus meilleur que moi-même et plus digne. Ton amitié se maintint au plus haut point. Moi, je m’accrochai de plus en plus à ce secret, et j’eus tort. Je n’éprouve aucune honte à te le déclarer.