»On parle de l’amour? L’amour, oui. Tu l’ignorais, comme je l’ignorais. Tu l’ignores peut-être encore. Je souhaite que tu continues de l’ignorer. Il avilit, il envoûte, il écrase, il désagrège, il humilie, il ronge, il dissout. Cherche les termes les plus forts, n’aie pas peur des superlatifs, tu ne dépasseras pas la mesure. Evidemment, un homme doit être un homme. En principe et dans l’abstrait, rien de plus noble. Et l’amour n’excuse rien, je l’accorde, mais il explique à peu près tout. Nous chantions au bataillon une chanson assez brutale qui affirmait cette vérité de tout repos que, sans les femmes, nous serions tous des frères. Rappelle-toi comme nos camarades mettaient de la sauvagerie à marteler ce déplorable refrain! Les moins grossiers semblaient y trouver une vengeance. Etaient-ils donc tous si malheureux, ou sur le moment ou par le souvenir?

»Te voilà bien étonné, mon ami. Tu n’aurais jamais cru que ton ami Maurice ne fût pas le plus heureux des hommes, n’est-ce pas? le plus heureux des maris, le plus heureux des amants? Je te le dis, je te le répète, tu ne savais pas. Tu vivais à côté de nous, en marge de nous plutôt, sans rien discerner de notre vie. C’est ma faute, je l’avoue. J’aurais dû ne pas fuir ton amitié, ne pas me détacher de toi.

»Mais je ne dois pas exagérer non plus. Si j’ai d’abord gardé pour moi le délicieux secret de mon bonheur tout nouveau, je l’ai gardé surtout pour ne pas t’en éclabousser. Notre jeunesse studieuse, que nous considérions ensemble comme éternelle,—quand on est jeune on a de ces illusions,—je fus le premier à m’en échapper. Certes, cela se fit malgré moi, à mon insu si tu préfères. J’avais rencontré Marthe. Du coup, l’amour m’était découvert. Un monde insoupçonné s’ouvrait à mes yeux et à mon ardeur stupéfaite. Nos études, nos papiers, nos fiches, nos bouquins, tout ce qui nous semblait uniquement désirable et satisfaisant, tout m’apparut d’une vanité mortelle. Tant de poussière remuée me déconcerta. Mais parce que je croyais avoir mis la main sur une clef magique et sur la vérité, ou sur ce que je pris alors pour la vérité, devais-je te décourager, toi, qui n’avais pas rencontré une Marthe, toi qui ne tenais encore l’amour qu’un objet de discussions morales ou psychologiques, bonnes en soi, mais sans fondement peut-être? Ne devais-je pas me taire et te laisser tes illusions? N’était-ce pas assez que tu pusses souffrir d’avoir à poursuivre seul certaines recherches où nous nous étions ensemble engagés? N’était-ce pas assez que tu pusses souffrir d’apercevoir par toi-même ce qui chaque jour nous sépara davantage?

»Tu ne m’aurais pas perdu, je ne me serais pas perdu, si je m’étais entiché d’une femme d’expérience, d’une amoureuse, car j’aurais pu me ressaisir plus vite et plus facilement. Ainsi tu comprendrais et j’aurais compris ma défaite. Une rouée m’aurait vaincu sans peine. Et moi comme toi. Des garçons qui ne vivent que dans l’absolu, même s’ils ne sont pas ignorants des réalités de l’amour, ils sont à la merci de la première passion qu’on leur impose. Le cas serait banal. Mais tel ne fut pas le mien.

»Marthe n’était qu’une jeune fille, toute naïve, toute simple, toute franche. Une jeune fille, nous pensions tous deux, par préjugé, que cela n’existe que dans les romans de René Boylesve. Or, Marthe, jeune fille, venait vers moi avec sympathie. Rien de plus, apparemment. Il n’en fallait pas plus pour me soulever d’enthousiasme. En tirai-je de l’orgueil, comme tous les hommes en pareille occurrence? Là n’est pas la question. Mais il est certain qu’à me sentir le maître responsable de cette jeune fille sans défense qui attendait de moi son bonheur, je découvris plus vivement pour mon propre compte la joie d’aimer.

»Il me répugne de te donner des précisions. Je ne t’en donnerai pas. L’important est que tu conçoives dans quel état d’allégresse j’ai passé les semaines de nos fiançailles et les premiers temps de mon mariage.

»Excuse-moi, si j’osai renier alors l’idéal sévère de notre amitié. Une jeune fille qu’on aime et dont on se croit aimé, tu ne te représentes pas très bien comme elle transforme celui que sans malice elle s’attacha. En se remettant à lui, elle l’oblige. Moi qui aimai Marthe dès que je la vis, songe de quelle façon je l’aimai quand j’éprouvai, non seulement qu’elle était prête à m’aimer, mais qu’elle m’aimait!

»Je crains, mon ami, de t’offusquer. Tu t’étais fait sans doute de mon bonheur de jeune marié une idée suffisamment décourageante. Mais toute ma vie a dépendu de ces heures de béatitude. C’est le seul terme qui convienne ici, et je ne veux pas te passer sous silence, malgré mon envie, ces heures uniques où j’eus conscience d’être un autre homme.

»Rassure-toi. Si je m’attardais sur ce chapitre, ce ne serait que pour prolonger par des regrets stériles le souvenir de ces heures trop brèves. A quoi bon? Elles furent ce qu’elles furent, je ne les ravalerai pas, je serais ingrat. Elles furent belles, donc elles ne durèrent point.

»Tu me regardes? Tu croyais qu’elles avaient duré? Tu croyais que j’avais été longtemps heureux? toujours? jusqu’au moment où je disparus tout à coup en pleins troubles de Verdun? Tu te trompais, mon ami. Tu te trompes. Heureux, je le fus, je ne le nie pas. Mais longtemps, non. Tu n’avais rien remarqué, naturellement. Comme je t’avais dissimulé mon bonheur, je t’ai dissimulé le reste. Tu ne connais que la fin du drame, la fin que je lui ai voulue. Elle n’est pas irréprochable, je te l’accorde. On la jugerait cruellement si on la connaissait. Mais toi seul la connais aujourd’hui. Toi et moi. Autant dire personne, ou une seule et même personne si tu préfères, n’est-il pas vrai? Et tu devines que mon bonheur fut bien précaire, pour que j’en vinsse à cette extrémité de disparaître, de quelque manière que ce fût.