»Tu brûles de me demander quel fut le crime de Marthe. Attends un peu. Sache pourtant sans délai que Marthe ne fut coupable en rien. Est-ce ma faute alors? Je n’ose dire ni oui ni non, ou je devrais dire oui et non. En gros, je le confesse devant toi, mon ami, tout bien pesé, tout bien considéré, je m’étais embarqué dans une aventure trop grande pour moi. J’usai, probablement, toutes mes forces dès le début. Je tins tête avec avantage à la première flamme. Fut-elle trop haute? Me consuma-t-elle aussitôt? Je n’en disputerai pas.
»A la vérité, je doute qu’un homme ordinaire, n’importe lequel, toi ou moi, puisse résister mieux que je ne résistai. L’amour aussi a sa cime. Quand on y est parvenu, on n’a plus qu’à redescendre: ne demeure pas qui veut sur la cime, qui n’est qu’un point géométrique tout idéal. Tant pis pour toi si tu parviens à la cime avant que ta compagne ait eu le temps de te suivre. Elle y arrive à son tour. Mais toi, où es-tu déjà?
»Ne crois pas qu’avec de telles considérations, qui ne sont pas d’une originalité exagérée, je m’éloigne de ce qui t’intéresse. Tu avais un ami. Il disparaît en 1916. Tu le tiens mort. Tout le monde le tient mort. En 1923, brusquement, il reparaît, et, au lieu de t’expliquer par quel mystère il reparaît, il te parle de son mariage et se guinde à des propos vaguement philosophiques. Oui, le mystère de ma disparition n’est pas un mystère: en trois mots, tu serais au fait. C’est sans importance. L’essentiel est que tu saches pourquoi j’ai voulu disparaître. Et passe-moi ce que tu as pu prendre pour une digression: en me retrouvant chez toi, je me retrouve rajeuni de dix ans, et je cédais à notre chère manie de bavardage d’autrefois. Ecoute. Je vais te raconter tout.
»Tu étais sûr que j’étais heureux. Bien. Je ne t’avais jamais rien dit. A tort ou à raison, n’importe. Maintenant je te dis que j’ai voulu disparaître parce que je n’étais pas heureux, ou parce que j’étais malheureux. Bien. Tout le mystère du drame gît là. Et il n’est pas très compliqué. Tu le mettras, si tu veux, sur le compte de ma faiblesse, tu jugeras peut-être que je fus lâche. Je te répète: n’importe. Je ne te demande pour l’instant que de comprendre.
»Tu connais l’histoire de l’Apprenti Sorcier? C’est la mienne, mon pauvre ami. Très exactement. Tu ne comprends pas? Il faut donc que je te donne de ces précisions qu’il me répugnait tout à l’heure de donner? Il faut cependant que tu les entendes sans que j’insiste. J’éprouve une honte difficile au moment de te dévoiler le secret de ma vie conjugale.
»A Sparte, tu le sais comme moi, il fut un temps que l’on enfermait les jeunes hommes et les jeunes filles dans une salle obscure où, au hasard, chaque jeune homme devait s’emparer d’une jeune fille pour l’épouser. Entre ces mariages d’allure symbolique et les mariages de notre époque, et de toutes les époques, il n’y a pas de différence sensible. Le bon sens populaire affirme que le mariage est une loterie. Heureux, dit-on, qui emmène dans sa maison une vraie jeune fille. Alors je fus heureux. Mais la connaissais-je, cette adorable Marthe à qui je dus de découvrir l’amour? En le lui découvrant de mon côté, je jouais avec des puissances terribles.
»J’ai aimé Marthe entièrement, je n’ai pas honte de t’en faire l’aveu. Et mon ardeur fut d’autant plus vive que mon orgueil d’homme triomphait. Conquérir une âme neuve procure des voluptés incomparables. Mais une conquête a toujours ses limites. Toujours. Quel est le cancre qui ne se rappelle pas comment on dit en latin qu’un vainqueur est souvent conquis par le vaincu? Je préfère ne pas te dissimuler plus longtemps que ma victoire fut assez piteuse.
»Marthe, en effet, éveillée par moi, eut vite rattrapé son maître, qui n’était pas un maître de premier ordre. Te dirai-je que j’en savourai davantage ma victoire? Tu n’en doutes pas. Timidités qui cèdent, assurance naissante, voilà des joies sans prix dont je me délectai. Sentir que la femme que tu aimes finit par s’accoutumer puis par s’attacher à toi, conçois-tu que tu puisses résister à cette ivresse?
»Tu me regardes, tu es étonné que ce soit moi qui te parle ainsi, moi qui me perde en de tels enfantillages. Mais l’amour, sauf pour le couple qu’il enchante, a bien d’autres puérilités. Ceux qui aiment ne s’en aperçoivent pas, et d’ailleurs ils s’en soucieraient peu. Seul un amant qui eut quelque peine à s’imposer, comprendra que j’aie pu m’estimer le plus heureux des hommes le jour où je sentis Marthe enfin éprise.
»Comment te représenterais-tu le sourire satisfait qu’elle eut, lorsque je lui fis une petite scène de jalousie pour la première fois? Rien ne flatte davantage une jeune femme qui n’a pas encore conscience de tout son empire. Et l’on s’en rend compte assez vite, car la jeune femme, flattée, et qui prend peu à peu goût à l’épreuve, ne tarde pas à susciter de nouvelles scènes de jalousie. Ce n’est que jeu, et jeu d’enfant, comme je te le disais tout à l’heure. Mais c’est un jeu qui risque de devenir dangereux. Certains hommes s’y rebutent.