»Je m’empresse d’ajouter que je n’eus pas le loisir de remarquer la coquetterie de Marthe: je ne l’aurais plus aimée. Marthe cependant évoluait, s’assurait, devenait amoureuse. Jusqu’alors, elle ne m’avait apparemment que supporté, malgré toute sa gentillesse. Je n’ai pas la prétention de l’avoir subjuguée du jour au lendemain. Elle s’éleva vers moi de degré en degré. Ces amours ne sont pas les moins durables, ni les moins solides.
»J’accuse peut-être à tort Marthe d’avoir fait la coquette avec moi pour tenir en haleine ma jalousie. Mais d’où vient que, renonçant en somme au beau rôle, elle se déclara soudain jalouse à son tour? Tu me répondras qu’elle m’aimait, que dès lors j’en possédais la certitude, et que ma victoire était complète. A mon tour, je pouvais et je devais être flatté. Mon amour et mon amour-propre recevaient une belle récompense. Nous étions tous deux sur le même plan, au même point. Nous formions un couple parfait, le couple parfait. Et tu vas prononcer le mot de bonheur.
»Tout le monde parle de bonheur en pareil cas. Pour la plupart des hommes, en effet, qui sont loin de pouvoir se flatter à l’heure de leur mort d’avoir créé quelque chose, c’est dans le domaine de l’amour qu’ils ont l’illusion de créer. Laissons de côté, veux-tu, la question des enfants? Employer ici le verbe créer serait abusif, j’entends toujours pour la plupart des hommes, à qui suffit largement le verbe faire. Laissons donc les enfants.
»L’homme a surtout le désir et l’illusion de créer en face de la femme de sa vie. Il n’en est pas un qui accepte d’aimer une femme telle qu’elle est. Il nous faut une femme telle que nous la rêvons, telle que nous la voulons. Que pour nous plaire elle cherche à se transformer selon notre désir, à se renoncer, cela nous paraît tout naturel. Notre fatuité virile n’a pas de bornes. Si elle réussit, si la femme devient telle que nous la souhaitions,—et il ne nous soucie guère sur le moment des conséquences possibles de notre désir,—nous nous croyons aimés et nous parlons de bonheur. Nous avons créé notre bonheur.
»Trop de romances ont bercé de rimes inévitables et de déprimantes mélodies le sang-froid des plus sages d’entre nous. Quand l’amour chante, et on ne peut pas dire autrement, car il chante, c’est triste mais c’est vrai, nous ne valons pas mieux que notre voisin. L’éducation, le rang, la fortune, l’intelligence, ne nous y attardons pas: ce ne sont que facteurs secondaires qui n’introduisent en amour que des nuances. Gratte la croûte, tu trouveras toujours le même homme: il n’est pas toujours digne d’admiration. Mais je reviens à Marthe.
»Marthe donc, après les premières semaines dont je refuse de te dévoiler rien de plus, elle m’avait rejoint où je l’entraînais. Elle sentait qu’elle était tout pour moi. Elle le savait, et que je voulais que je fusse tout pour elle. J’avais joué gros jeu.
»Tu connais comme moi que, déjà, avant la guerre, à l’imitation de tel et tel peuple étranger qui se croit plus civilisé que nous, un laisser-aller assez imprudent s’était glissé dans nos mœurs. Depuis, j’ai vu les étrangers chez eux, et je t’affirme que tous, je dis bien, tous, doivent s’incliner devant la vertu trop calomniée des femmes de notre pays. Mais, entre nous, nous pouvons nous l’avouer: nos femmes et nos jeunes filles ont, avec le XXᵉ siècle, affecté des allures qui sont inquiétantes si l’on ne s’en tient qu’aux apparences. Certaines ont crié trop haut: «Liberté, égalité, fraternité». Cette formule politique, appliquée inconsidérément en amour, causa quelque désarroi. Parmi les hommes, ce n’est pas étonnant. Parmi les femmes, ce fut plus grave. Elles furent surprises. Toutes n’approuvaient pas. Mais la crainte d’être une exception, cette éternelle crainte de ne pas être comme tout le monde, amena des extravagances. Bref, nous n’avions peut-être même pas besoin que la guerre vînt donner le coup de grâce, du moins pour un temps, car rien n’est durable ici-bas, à nos vieilles traditions féminines prêtes à s’évanouir. Et, bref encore, je ne t’apprends pas que dans certains milieux, il était et il est bienséant de sourire, quand on évoque par exemple cette lune défunte: la fidélité.
»Note qu’en d’autres matières, la fidélité demeure respectable: on exige qu’un homme soit fidèle à sa patrie, à sa maison de commerce, à son patron ou à ses employés, voire à sa signature. Il n’y a qu’à son amour qu’un homme ou une femme a le droit de n’être pas fidèle. La loi l’y autorise, l’y aide: le divorce en est une preuve. Je sais que la question du divorce est plus complexe, mais passons. Je tenais seulement à situer ma petite aventure personnelle dans le cadre et l’atmosphère, comme on dit, qui furent les siens.
»J’arrivais au mariage, moi, avec de la candeur, ou de l’audace, à ta guise. Malgré les exemples fâcheux que j’avais autour de moi, je prétendais me créer un amour et un ménage de vieille lune: je voulais que ma femme fût tout et toute pour moi, et que je fusse aussi tout et tout pour elle. C’était, je l’accorde, à la fois ambitieux et naïf, c’était balançoire, c’était coco, c’était... comment dit-on encore? Mais c’était ce que je voulais.
»Ainsi la moitié du programme, celle qui me concerne, était d’emblée obtenue. Il ne me restait qu’à forcer ou simplement qu’à mériter l’adhésion de Marthe. Modestie mise à part, j’ai dû t’avouer que je fus heureux. J’eus un jour la joie de découvrir que, si j’étais jaloux, Marthe se révélait à son tour jalouse. Les premières heures d’éblouissement écoulées, elle prit conscience de l’amour, et du danger qu’elle avait peut-être couru en n’en prenant pas conscience plus tôt. Je n’avais plus rien à désirer.