»Ai-je parlé trop vite? Tu ne peux pas comprendre. Tu ne me vois qu’à mon heure la plus belle. Mais je viens de t’ouvrir toute grande la porte du banal mystère. Il n’y a qu’un instant, je reprochais à Marthe sa coquetterie. C’était du bout des lèvres, pour la commodité du discours. Car je ne lui reproche rien, si j’ai dû jadis la fuir, exaspéré, à bout de force. Je pense aujourd’hui que moi seul fus coupable. Tu l’aurais été, tu le serais comme moi. Tu le seras peut-être, même après mon expérience, qui ne t’instruira pas. Quand on n’a plus rien à désirer, il est rare qu’on ne soit pas à deux doigts du dégoût.
»Je vais trop loin et trop vite aussi. Ce dégoût, que je te dénonce avec si peu de précautions, je n’y suis arrivé que lentement, insensiblement presque. La vie quotidienne, pour qui eut la sottise ou l’imprudence de la rêver exceptionnelle, on dirait qu’elle sécrète un poison sournois qui la ronge sans qu’on s’en doute. Il serait vain de se retrancher derrière la fatalité, ou de s’égarer dans des considérations pessimistes. N’employons pas des mots démesurés, veux-tu? Nous sommes trop gourmands, voilà tout, mais nous le sommes. De là viennent nos déceptions. Il est vrai que, si nous avions des désirs plus modestes, la vie nous paraîtrait sans prix. N’épiloguons pas, je n’en finirais plus. Mettons que je fus trop gourmand quant à moi, et que j’eus, tolère l’expression, plus d’appétit que d’estomac.
»Marthe s’était révélée jalouse. Je trouvai d’abord cela charmant. Je pris la chose en badinage. Marthe en effet n’avait aucune raison de se défier ou de me soupçonner. Depuis que je la connaissais, je t’affirme que je n’avais plus d’yeux que pour elle. Les autres femmes étaient autour de moi comme si elles n’existaient pas. Je pouvais les regarder, je ne les voyais point. Je te le dis et tu me crois. Marthe, elle, ne me crut pas. Elle, pareillement, d’abord, elle badinait, manœuvre naïve d’une jeune femme heureuse qui se plaît à soupeser son bonheur. Je t’épargne la comparaison de l’enfant qui s’émerveille devant un jouet nouveau. Elle serait fausse. Marthe, ayant découvert l’amour, cessait du même coup d’être une enfant.
»Quoi qu’il en soit, Marthe, d’abord jalouse de façon délicieuse, le devint sérieusement, toujours sans motif. Si j’en fus d’abord touché, je ne tardai pas à en éprouver une espèce d’agacement. Je te l’avoue sans ambages. On supporte mal d’être suspecté quand on a la conscience tranquille. Une fois, deux fois, trois fois, on accepte, par vanité satisfaite. Mais, à la longue, la patience échappe. C’est absurde, je l’accorde; cependant, en matière d’amour, il faut éviter les petites erreurs: elles sont souvent plus grosses de conséquences que les grandes. Tel pardonne des fautes graves, qui se sentira blessé au plus profond par des riens.
»Bref, tu as compris, il y eut une lézarde dans notre amour. Marthe fut-elle coupable? Aujourd’hui je répondrais: non. Elle agissait de bonne foi. La jalousie est une maladie sans pitié. Mais cette simple constatation, on ne peut la faire que du dehors, de loin, et de haut, quand on n’est pas en cause. Quand on est en cause, c’est une autre histoire. Le jaloux souffre, mais il torture. Trop heureux s’il ne lasse pas!
»Maintenant tu as compris, tu sais tout: Marthe jalouse m’a épuisé. Le mot n’est pas trop fort. J’ai résisté le plus longtemps possible, car je l’aimais. Un jour, enfin, j’ai succombé, j’ai fui.
»Voilà que tu me regardes avec le même regard. Je pensais que tu comprendrais, et tu as l’air de ne pas comprendre. Tu doutes évidemment que la jalousie de Marthe ait pu m’amener à une résolution aussi saugrenue. Je n’ai qu’une brève réponse à te faire: je ne te souhaite pas, mon cher ami, d’être aimé par une femme jalouse; et surtout je ne te souhaite pas d’aimer une femme jalouse. Ce que j’ai pu souffrir dépasse l’imagination.
»Je ne chargerai pas Marthe, que j’ai tant aimée. Mais comment songerais-je sans amertume à ses exigences progressives? Timides au début, elles furent terribles pour finir. Ai-je besoin de te rappeler, car tu en eus assez de peine et je l’ai bien deviné, que Marthe jalouse chercha par tous les moyens à t’éloigner de nous? Ce qu’elle entreprit contre toi, elle l’entreprit contre les différentes personnes de notre entourage.
»Jusqu’où elle put aller contre celles qu’elle pouvait craindre comme des rivales, je te laisse maître de le supposer. Elle se brouilla, sans explication, avec deux de ses amies d’enfance. J’admettais à la rigueur cette extrémité: les deux femmes étaient jolies. Et sur ce point nous serions mauvais arbitres. J’admettais, car j’avais été jaloux et je l’étais encore. J’admettais et j’admets.
»J’admettais moins facilement qu’elle en vînt à m’imposer des scènes souvent cruelles, à cause d’indifférentes que j’avais eu le tort de regarder dans la rue ou au théâtre, ne fût-ce que machinalement. Une belle femme, mon Dieu! on peut la regarder sans penser à rien. Mais à la rigueur encore, j’aurais excusé Marthe, je le répète. Moi-même, plus d’une fois, j’ai éprouvé je ne sais quel malaise, en la voyant regarder un homme avec, me semblait-il, je ne sais quelle complaisance. Et tu diras qu’elle prouvait qu’elle m’aimait, en me prouvant ainsi qu’elle me voulait tout à elle. Soit. Je ne discute pas. Je te répète une fois de plus que j’admets. C’est peut-être moi qui lui avais donné le goût de la jalousie, quand je lui montrais que j’étais jaloux. L’apprenti sorcier n’a le droit d’accuser personne.