»Cependant, et tu vas mieux comprendre, il me fut plus difficile d’accepter que Marthe essayât de me séparer de mes amis, et de toi principalement, mais des autres aussi, qui m’étaient moins chers. Je me rendis compte que, peu à peu, elle faisait le vide autour de nous. Il m’apparut qu’elle détestait tout ce qui n’était pas uniquement de nous, d’elle et de moi, tout ce que j’avais connu avant de la connaître, tout ce que j’avais aimé avant de l’aimer, mes travaux antérieurs, mes projets mêmes, ces pauvres recherches historiques et morales auxquelles j’avais cru que je consacrerais ma vie.

»Oui, elle fut jalouse de mes livres, de mes papiers, de mes fiches. Le peu de temps que je lui dérobais à leur profit, elle le regrettait. Elle me marqua qu’elle le regrettait. Tu comprends mieux, n’est-ce pas, que j’aie pu m’effrayer du tour que prenait mon expérience? L’apprenti sorcier commençait à perdre la tête au milieu du désordre qu’il avait déchaîné.

»Ces drames obscurs de l’amour, qui se jouent entre ce qu’on nomme des gens bien élevés, ils n’ont pas une couleur assez violente pour éveiller l’attention du monde. Ils ne sont au surplus possibles, avec ces nuances, que chez des oisifs. Je vivais de petites rentes avant la guerre. Sans être riche, j’avais une aisance qui me permettait de me livrer à mes travaux personnels sans autre souci. Tu le sais. Combien de fois n’ai-je pas envié ceux qui, par leur naissance, sont assujettis à un métier, à un emploi, à une occupation nécessaire! J’aurais échappé du moins en quelque manière à l’égoïsme de Marthe, qui devenait de plus en plus tyrannique.

»Son égoïsme? Non. Son amour. C’est peut-être la même chose pour toi, comme pour beaucoup de gens. Pour moi, ce n’est pas la même chose. J’aurais échappé à l’égoïsme de Marthe. Mais à son amour j’étais attaché. Il était mon œuvre, elle était ma créature: par là je dépendais plus d’elle qu’elle ne dépendait de moi. Et puis, sans philosopher ou rhétoriquer davantage, j’aimais Marthe.

»Tu parleras de lâcheté, ou bien tu ne sais pas ce que c’est que d’aimer. Comprends plutôt du même coup que je viens de te révéler pourquoi je n’ai jamais eu le courage de faire appel à ton amitié. Comme je t’avais par pudeur caché la joie profonde et nouvelle de mes belles heures, j’ai dû te cacher mon inquiétude, puis ma détresse. Je sentais que je m’aveulissais, j’aurais eu honte de te l’avouer, comme plus tôt j’aurais eu honte de te crier: «Aime donc aussi, toi, imbécile! Quitte tes bouquins, jette-toi dans la vie, aime!» Aujourd’hui, je n’ai plus aucune raison de te cacher rien, pas même que j’ai beaucoup souffert en silence, et beaucoup souffert de mon silence. Crois-tu que je n’aie pas serré les poings plus d’une fois, quand des amis, et toi le premier, parliez tranquillement du bonheur de cette chère Marthe et de ce cher Maurice? Si vous aviez su... Si vous aviez su que j’étais l’esclave, et l’esclave conscient, de ce fameux bonheur, qui de vous eût envié ma place?

»Après avoir eu l’illusion de dominer, il est déroutant de sentir qu’on ne s’appartient plus. Je te résume ma passion, car c’en fut une. Les mille petits faits que je pourrais t’énumérer, ne t’instruiraient pas davantage. Que t’apprendrais-je de plus en te disant, par exemple, que, certains jours, j’avais l’impression que je n’étais pas libre de garder pour moi la moindre de mes pensées?—«A quoi penses-tu?» L’ai-je entendue assez souvent, cette question pleine de sollicitude ou de tendresse, qui finissait par m’exaspérer!

»M’objecteras-tu que je n’avais qu’à rompre? Ou peut-être qu’à manifester à Marthe mon désir intransigeant de mener une vie moins tendue? Mais, pour rompre, il aurait fallu que j’eusse cessé d’aimer Marthe. Sans doute, je ne l’aimais plus avec la même ardeur: elle abusait de moi, volontairement ou non, et cela suffisait à me modérer. Le tu ne m’aimes pas, je t’aime et le tu m’aimes, je ne t’aime pas, ce jeu classique de la balance est bon partout et toujours. Mais, dans mes moments de plus grande impatience, je devais m’avouer que j’aimais encore Marthe, cette Marthe amoureuse que j’avais créée. Et quant à l’avertir du péril où elle poussait notre amour, sois bien persuadé que je l’ai tenté de toutes les façons.

»Moi aussi je lui ai infligé des scènes désastreuses, d’où nous sortions penauds, confus, brisés presque, mais prêts à nous réconcilier, ou déjà réconciliés avec des promesses irrécusables. Hélas! les promesses n’étaient que des promesses. Quand j’y réfléchissais de sang-froid, la situation me semblait être sans issue. Nous vivions constamment dans une atmosphère d’orage. Et qui pourrait annoncer que le nuage crèvera ou que nous en serons quittes pour la menace?

»Tu as compris, maintenant, n’est-ce pas? Tu comprends que j’aie accueilli l’ordre de mobilisation du 2 août 1914 avec un soupir de soulagement. Je partais, donc j’espérais que je serais sauvé. Je pouvais tout espérer, soit de la mort, que je ne demandais du reste point, car elle n’est qu’un pis-aller et elle coupe sans conclure, soit plutôt de la séparation, de l’éloignement obligatoire, du régime nouveau qu’allait subir notre amour. J’étais sûr de moi, calme, et j’attendais beaucoup de l’épreuve pour Marthe.

»S’il est vrai que plus d’un homme, las de vivre, soit allé vers la guerre comme à un suicide licite et qu’on ignorerait, j’y suis allé, moi, comme à une délivrance. Pour moi-même, j’emportais la foi dans une victoire sur moi-même; je présumais que, loin de Marthe, loin du sortilège de son amour exigeant, je me reprendrais et redeviendrais maître de mes sentiments énervés. Et pour Marthe, pour Marthe surtout, je comptais qu’avec des soucis d’un autre ordre elle aurait le temps de s’apaiser et de se dégager de cette constante jalousie qui empoisonnait notre union.