»Oui, tu me diras:—«Et tu n’as pas prévu que ton bel espoir pourrait ne pas se réaliser du tout?» Je te demande pardon, j’y ai songé. Et si je suis parti avec un grand espoir, je n’en suis pas moins parti avec une crainte aussi grande. C’est sous cette double influence que j’ai traîné mon sac et mon fusil sur les routes encombrées de l’été de 1914. Marches, contre-marches, combats, patrouilles, la retraite, la poursuite, l’épique pagaille de nos trois premiers mois, la faim, la soif, la fatigue, l’envie de dormir,—te rappelles-tu comme nous avions envie de dormir, de dormir n’importe où, dans un fossé boueux, sous les roues des longs convois d’artillerie aux chevaux harassés, malgré nos chefs, et malgré l’ennemi qui nous chassait ou qu’il fallait chasser?—tant d’événements en si peu de jours ont relégué au second plan mes minces préoccupations personnelles. N’est-ce point par des soldats qui ne se tenaient plus debout que la bataille de la Marne a été gagnée? Puisque j’étais de ceux-là, à côté de toi, tu sais bien que pas un de nous n’avait même plus la force de penser. Je n’avouerai jamais à Marthe que, pendant ces jours, elle n’a pas pesé beaucoup dans ma tête. Mais, lorsque je pus enfin m’interroger, si j’eus un plaisir très doux à évoquer son image chérie en me réjouissant de n’être pas tombé, j’eus la satisfaction de constater que je la chérissais avec quiétude.
»Et Marthe? Je n’avais pas reçu toutes les lettres qu’elle m’avait écrites. Celles que je reçus me seraient parvenues trop tard si elles avaient exigé des réponses immédiates. Mais elles n’étaient que ce que furent des milliers de lettres d’épouses ou d’amantes au début de la guerre: le chagrin de Marthe pliait sous une peine moins égoïste. Je pus croire que nous étions sauvés, que l’horrible catastrophe allait du moins permettre à deux êtres, des plus infimes, de retrouver l’équilibre et le bonheur véritable qu’ils avaient perdu.
»Tu devines que mon illusion fut de courte durée. A quoi bon t’exposer les détails du progrès de ce mal qui semblait être en nous inexorablement?
»Dès janvier 1915, alors que nous piétinions dans les tranchées, Marthe ne m’écrivait que des lettres d’une violence décourageante. J’imagine volontiers que les défaitistes les plus ardents ne durent une sérieuse part de leur ardeur qu’aux menées d’une femme ou d’une maîtresse désespérée. Néanmoins le résultat qu’obtint Marthe fut bien différent: plus elle criait vers moi, plus elle me séparait d’elle. L’aveuglement ou l’indulgence que mon amour m’avait laissés, peu à peu cédèrent. Je vis plus nettement que jamais jusqu’où j’avais accepté de descendre. Je le vis et je fus consterné. Mais que pouvais-je faire? Remontrer à Marthe qu’elle s’égarait? Ce fut inutile, ce fut comme si je ne répondais rien à ses lettres. Elle continuait son même monologue sans pitié.
»Je connus alors que nous étions au fond d’une impasse.
»Rompre? Mais pour quel motif? Parce que Marthe m’aimait avec trop d’impétuosité? J’aurais eu honte de le reconnaître, et honte de moi aussi. Je me condamnai à subir passivement ma défaite. Cette morne sujétion dont j’avais été l’artisan, m’obligeait. Je devins taciturne. Tu l’avais remarqué, sans doute, et je souffris parce que je sentais que tu l’avais remarqué et parce que je ne pouvais rien te dire. Ne devais-je pas en effet accuser Marthe, si je t’ouvrais mon secret? Or Marthe n’était pas coupable. Et puis ces choses, vraiment, on ne peut pas les dire, même à son meilleur ami, sans être un goujat. Tout désemparé que j’étais au milieu des misères de nos tranchées, je me condamnai à garder mon silence. Je te prie de croire que ce ne fut pas avec plaisir. Et j’attendis.
»J’attendis. J’attendais. Quoi? Je ne sais pas. La guerre s’éternisait. La paix semblait rejetée vers un avenir incertain. Les moins pessimistes des combattants supputaient naïvement,—et de quelle pitoyable naïveté!—que, plus les semaines succédaient aux semaines, plus ils avaient des chances de ne pas sortir indemnes de leur enfer. Les espoirs se faisaient timides. En vérité, tu ne le nieras pas, la plupart d’entre nous avaient l’air de se survivre malgré eux. Au fond, on ne s’expliquait pas pourquoi l’on n’était pas mort, quand on avait vu mourir tant de camarades autour de soi. On ne s’étonnait plus de rien. On était en quelque sorte anesthésié. Vivre, mourir, on n’était pas bien sûr que ces mots eussent un sens raisonnable.
»Dans mes moments de lucidité, je n’avais qu’un espoir: d’arriver à l’indifférence. Alors j’aurais eu peut-être le courage de m’évader, de me sauver, de rendre à Marthe sa liberté, selon l’expression courante, ce qui signifie: reprendre la mienne. Loin du sortilège de Marthe présente, loin de ses récriminations, de ses plaintes, de ses reproches, de ses larmes, je pouvais former cet espoir. Il me semblait déjà quelquefois que j’étais sur le bon chemin: j’avais ainsi la force de laisser dans ma poche, pendant des heures, sans la décacheter, une lettre de Marthe; je commençais à ne plus avoir la trouble curiosité de ses véhémences. Je commençais...
»Hélas! J’entends encore toute mon escouade, et toi, qui me félicitiez, lorsque je reçus au bras cette blessure en séton que chaque fantassin a rêvé de recevoir. J’en fus sur-le-champ plus navré que si elle eût été mortelle. Avais-je le pressentiment de ce qu’elle me vaudrait? Elle me venait trop tôt. Je n’étais pas prêt à faire face à ce qu’elle me réservait. Je n’étais pas prêt à revoir Marthe.
»Je ne me trompais pas. Tout le lent ouvrage de dix mois de séparation s’effondra dès que je la revis. Et quelle était-elle? Permets-moi de me taire mon ami. Toi-même qui, peu de temps après, pus la revoir aussi, et plusieurs fois, lorsque c’était à ton tour d’aller en permission, tu as observé qu’elle était changée, et je me rappelle avec quelle joie tu me rapportais les inquiétudes et donc la tendresse franche de Marthe. Alors qu’elle t’avait toujours tenu à l’écart de nous, elle s’était mise à se confier à toi. Tu ne la reconnaissais plus, ne dis pas non. Et ne dis pas davantage que tu compris que j’accueillisse sans enthousiasme ce que tu pensais me ramener de réconfort. Maintenant tu comprends. Car moi, dans tes propos, je reconnaissais la Marthe qui ne changeait pas. Qui ne changeait pas? Qui au contraire s’enfonçait de plus en plus dans l’impasse de la jalousie.