»Epargne-moi la peine de te préciser les effets de sa jalousie. Je serais obligé de t’avouer que je perdis patience en mainte occasion et que je ne sus pas toujours me défendre sans aigreur. Il n’y a rien de si laid qu’une dispute d’amants. Et nul pardon n’en fait rien oublier. Laisse-moi jeter sur les nôtres le manteau de Noé. Admets seulement, non pas pour m’absoudre, mais pour ne pas m’accabler trop vite, que j’aie eu des raisons de me révolter. Toi qui vivais à côté de moi avant mon mariage et qui sais si j’étais homme à courir de femme en femme, toi qui vécus à côté de moi dans la tranchée, ou dans ces sinistres villages de l’arrière où l’on nous envoyait au repos, et qui sais si j’eus plus que toi d’autre envie ou d’autre besoin que de ce repos qu’on nous octroyait avec tant d’avarice, dis-moi si je fus sans excuse de hausser les épaules ou de me décourager à la fin, quand Marthe s’obstinait à douter que je lui fusse fidèle?

»Mais je ne veux pas plaider ma cause. Je veux t’exposer les faits. Tu jugeras ensuite, s’il te plaît de juger. C’est autre chose que je te demande. Je n’insisterai d’ailleurs pas plus longtemps. Je t’en ai dit assez déjà, je t’ai dessiné d’un gros trait la courbe de mon aventure. Tu as vu mon bonheur s’élever, s’affermir, s’affirmer, croître encore, monter presque à la verticale, puis hésiter, et tu as vu la ligne magnifique devenir tremblante, indécise, s’infléchir, redescendre lentement, avec les mêmes hésitations, mais redescendre malgré moi. En même temps, tu as vu la ligne de Marthe bien différente: elle ne commença pas de s’élever si tôt que la mienne, ni avec tant de hardiesse; mais elle s’est élevée régulièrement, pour couper la mienne et continuer son ascension irrésistible, quand la mienne redescendait. Voilà ce que tu as vu, alors que tu te représentais nos deux lignes, je le parierais, comme deux parallèles d’une sérénité parfaite. Tant il est vrai qu’il est malaisé de connaître ceux que nous croyons connaître le mieux.

»Quel dénouement pouvait avoir une si désolante et piteuse aventure? Un dénouement piteux, sans contredit. Sur la pente où je glissais, rien n’était capable de m’arrêter. Marthe semblait me pousser aux épaules. Le peu de jours que je passai près d’elle, soit pendant la convalescence, du reste brève, de ma première blessure, soit pendant mes permissions, Marthe en fit pour moi des jours accablants. Cette détente que, par définition, le soldat permissionnaire devait trouver chez lui, loin de la zone infernale, cette joie que nous avions tous en principe d’échapper pour quelques heures à nos misères du front, Marthe me les empoisonna. J’étais à elle, tout à elle, rien qu’à elle, elle entendait me garder tout pour elle, rien que pour elle. Elle épiait mes gestes, mes regards, mes réponses, me tenait en servitude constante, me harcelait de questions, m’empêchait de sortir ou ne me quittait pas, et, si par hasard je me taisais, elle m’arrachait à ma distraction par son habituel:—«A quoi penses-tu?» Mais elle y mettait une âpreté sans merci. Et je rejoignais le bataillon, où la vie n’était pas drôle, comme j’aurais gagné un refuge.

»C’est affreux, ce que je te dis là. Je le sais. Mais songe que, pendant toute une année de guerre, durant toute une année de corvées humiliantes, d’insomnies, de crasse, de mauvaise nourriture, de pluie et de boue, de soleil et de sueur, de résignations quotidiennes, et d’incessants dangers dont je ne parle pas, durant toute une année où je sentais que je m’épuisais physiquement, j’ai porté en secret cette douleur d’être le jouet d’un amour qui me dominait à jamais.

»Le dénouement fut piteux, oui. Est-ce ma faute si nul obus ou nulle balle ne m’a tué? Je n’ai rien fait pour me soustraire à la mort. Elle eût tout achevé dans ce qu’on est convenu d’appeler de la gloire. Marthe m’aurait pleuré. Sous ses voiles de deuil, elle n’aurait pas su si je ne l’aurais pas maudite en tombant. Tant d’autres sont tombés qui n’aspiraient qu’à vivre!

»Même à Verdun, où, dès la première heure, on eut l’impression qu’un formidable charnier se préparait pour les deux armées au face à face, quelle que fût la victorieuse, j’ai eu l’impression, moi, que j’y deviendrais fou peut-être, mais que je n’y mourrais pas. Les camarades s’écroulaient autour de moi sous les 105 et les 210. Nous nous battions, tu te rappelles? sans artillerie contre une artillerie enragée. Nos officiers avaient l’ordre de ne reculer sous aucun prétexte. Et quel désarroi! Il neigeait. Pour manger, il fallait ouvrir les havresacs des morts, afin d’y dérober les boîtes de conserves qui s’y trouvaient. Nous n’avions ni outils, ni fusées, ni grenades, et nos cartouches diminuaient. Mais tu sais tout cela comme moi.

»Le 8 mars, vers cinq heures du soir, à l’artillerie allemande qui nous écrasait méthodiquement, se joignit une batterie de 155 française. Les malheureux qu’elle atteignait brûlaient avec une odeur atroce. Nous n’avions aucun moyen de signaler à l’arrière notre situation. Les chasseurs, accroupis et claquant des dents, n’attendaient plus que l’obus allemand ou français qui mettrait fin à leur angoisse. Vainement huit coureurs furent envoyés vers le P. C. du chef de bataillon.

»A minuit, comme je causais avec le lieutenant de notre mort plus que probable, un être humain,—je ne peux pas dire autre chose,—sauta près de nous dans la tranchée. Il haletait.—«Le lieutenant!» fit-il. Il tira de la coiffe de son casque un billet, le tendit à l’officier, tira de sa musette un petit paquet de lettres, et s’affaissa. Je n’eus que le temps de ramasser le paquet de lettres.—«Encore un, dit le lieutenant. Pauvre gosse!» Mais, à la lueur voilée d’une lampe de poche, il lisait le billet.—«Voyez, me dit-il, ce que répond le commandant. Je lui avais demandé, la nuit dernière, de nous envoyer du renfort.» Le commandant lui répondait: «Vous aurez toujours assez de monde pour accomplir votre mission.»—«C’est simple, n’est-ce pas? dit sans aigreur le lieutenant. Puisqu’il en est ainsi, vous allez partir immédiatement. Vous irez trouver le chef de bataillon, le général, qui vous voudrez, mais trouvez quelqu’un qui fasse taire cette batterie de 155 qui nous assassine. Et quand ce sera fait, eh bien! allez où vous voudrez, perdez-vous, peu m’importe, mais ne revenez pas ici: ce serait idiot et parfaitement inutile. Adieu!» Et il me serra la main.

»Interdit, je doutai si je ne rêvais pas. Mais je ne rêvais pas.—«Qu’attendez-vous? dit le lieutenant. Filez au plus tôt et laissez-moi le paquet de lettres. Il y en a peut-être pour moi dans le nombre. Au fait, pour vous aussi, peut-être. Regardez donc, prenez, et je le répète: filez.» J’obéis. Il y avait pour moi une lettre de Marthe. Je l’empochai, et je sautai hors de la tranchée, par le parados.

»A ce moment-là, je n’avais plus aucune envie de mourir. On venait de me faire grâce: je n’aspirais qu’à vivre, qu’à fuir. Où et comment? Tu penses bien qu’il ne m’en souciait pas. Je quittais ce tombeau du bois Albain près de se fermer sur moi. Je n’en demandais pas davantage. Je courais, je glissais dans la neige, je me dirigeais vaguement vers Thiaumont, où notre chef de bataillon devait être. Je buttais contre des cadavres, je me relevais, j’avais la fièvre. J’ai eu, cette nuit-là, conscience de ce que peut être la folie quand elle s’empare d’un homme.