»Passons, veux-tu? Tu comprends sans peine que je n’aie trouvé ni ferme de Thiaumont, ni commandant, que je n’aie même pas trouvé le village à moitié détruit de Fleury, et qu’après avoir erré Dieu sait où, pendant Dieu sait combien de temps, je me sois tout à coup étonné de trouver comme par enchantement une entrée du fort de Souville. Elle était encombrée de corps serrés les uns contre les autres. Il me fallut les enjamber tant bien que mal dans une pénombre où l’air était irrespirable. Je marchais malgré moi sur un pied, je heurtais une épaule. Un des dormeurs, à mon contact, sacra. J’aperçus trois étoiles de métal à sa manche. Enfin un capitaine d’état-major, sur lequel j’avais failli m’étaler de mon long, se réveilla et reçut, non sans grogner, l’appel au secours que j’apportais. Ma mission était terminée. Alors je respirai.

»Les téléphonistes du général m’offrirent un quart de vin. J’en aurais bu un litre. Je m’acagnardai dans un coin de leur réduit; il y faisait chaud, très chaud; pris de torpeur, j’y serais demeuré avec une joie que pas un homme ne pourra concevoir, s’il n’a pas été fantassin durant la dernière guerre. Mais je ne pouvais y faire qu’une courte halte. Libre à moi de me reposer mieux ailleurs ensuite. Cependant j’avais le droit de souffler un peu. La tête légère, me semblait-il, comme une balle de sureau, les paupières de plomb, la bouche amère, les membres gourds, j’allumai une cigarette pour ne pas m’endormir. Puis je décachetai la lettre de Marthe, pour le même motif, sans aucune curiosité. Et puis, et puis j’aime mieux te le dire franchement: je ne lus pas la lettre de Marthe, je la remis dans ma poche, et, tout harassé, et cinglé à la fois par la résolution que je prenais, je me levai, je sortis du fort. Une ardeur soudaine m’animait. Fuir! fuir! Fuir tout, la guerre et Marthe, me sauver de ces deux enfers, m’évader, être libre, libre! Et je me remis à courir, tournant le dos à Douaumont, où mes camarades et toi-même agonisiez misérablement.

»Dès lors, tout fut plus facile que tu ne pourrais l’imaginer. Le hasard me servit, puis le désordre né de l’affaire de Verdun. Deux brancardiers, qui transportaient sur une civière un sergent de notre bataillon, étaient arrêtés à l’entrée du Bois des Hospices. Je m’informais du nom du camarade blessé, quand un fracas brusque me coupa la parole. Jeté à terre par l’éclatement d’un obus, j’étais encore une fois indemne. Mais des deux brancardiers et du blessé, il ne restait que trois cadavres.

»Une force irrésistible me poussait. Le sergent et la civière formaient une horrible bouillie. Je dépouillai le mort de ses papiers, de son porte-monnaie, de ses deux plaques d’identité; j’accrochai à son poignet intact ma petite plaque d’identité en or; je posai l’autre, la réglementaire, près de sa tête méconnaissable; je glissai dans les poches de sa capote ensanglantée mon carnet, ma bourse, ma montre, mon portefeuille, d’où j’eus soin de prélever assez d’argent pour gagner le plus rapidement possible la Suisse.

»Tu vois que, dans ma fièvre, je gardais une singulière lucidité d’esprit. Grâce à l’une, je pus mener à bonne fin ma résolution. Grâce à l’autre, je n’eus pas le loisir d’observer que je commettais une action monstrueuse. Tu vois donc aussi que je me juge maintenant sans indulgence.

»Le reste est à peu près dépourvu d’intérêt. Pour tout le monde, depuis le mois de mars 1916, je suis mort. Toi seul sais à présent la vérité. Elle n’est pas belle. J’arrive de New-York. J’ai débarqué à la gare Saint-Lazare hier matin, dimanche, 11 novembre 1923. Je ne suis revenu que pour te revoir d’abord. Je t’ai rencontré hier dans l’avenue de Wagram. Je t’ai reconnu sans peine. Malgré ma barbe, tu m’as reconnu. Mais je n’ai pas eu le courage de t’affronter tout de suite. J’avais délibéré de ne t’affronter qu’aujourd’hui.»

Mon ami se tut.

J’ai transcrit à peu près exactement sa confession. Mais ce que je n’ai pas su rendre, c’est le son de sa voix et la chaleur de ses aveux. Après tant d’années, Maurice conservait intacts les souvenirs de sa passion. Je n’avais pas à le juger, je constatais seulement que sa passion avait dû être plus profonde qu’il ne voulait le donner à entendre. Cet homme, qui avait certainement beaucoup souffert, il souffrait certainement encore.

Pourquoi revenait-il après tant d’années d’absence? Pourquoi revenait-il si tard? Et, s’il m’avait dit tout, me l’avait-il dit sans arrière-pensée? Ces questions que je me posais, tandis qu’il achevait l’effroyable récit de sa nuit de Verdun, je ne les lui aurais pourtant pas posées tout de suite. Je retrouvais l’ami de ma jeunesse, je le retrouvais parce qu’il revenait, il ne revenait sans doute pas pour redisparaître le jour même. Nous renouerions notre amitié au point où elle s’était rompue, et nous aurions assez de loisir devant nous pour mettre ou remettre toutes choses au point. Car je brûlais de poser bien d’autres questions à Maurice.

Il s’était levé. Devinant son dessein, je lui tendis les bras. Il appliqua ses mains sur mes épaules, lourdement, affectueusement.