—«Mon pauvre ami, fit-il, tu es resté fidèle à nos bouquins? Tu as toujours notre conviction de jadis, que la vie est bête? Nous la tenions des auteurs que nous avions lus. Mais je te dis qu’elle est encore plus bête. Je te le dis et c’est vrai. Regarde-nous. Ne vois-tu pas ce que mon retour a de tragique et de grotesque? Ne sens-tu pas, comme moi, que nous sommes gênés de nous retrouver face à face, toi et moi, malgré cette vieille affection qui nous attachait autrefois l’un à l’autre de telle sorte que chacun de nous était persuadé qu’il ne pourrait pas vivre sans l’autre? Quelle misère! Tu me croyais mort depuis sept ans, et tu avais arrangé ta vie de façon qu’elle te fût supportable sans moi. Et moi-même, j’avais pu présumer auparavant que je m’arrangerais une vie merveilleuse avec Marthe, sans toi. Morne misère!

»Cependant, si tu as pu éviter les pièges de l’amour où le plus malin s’empêtre, et si tu veux néanmoins me juger, observe, je te prie, que ce n’est point seulement pour la question d’amour que je me suis affolé jusqu’à commettre ce que tu sais. Ou plutôt observe que la question d’amour, qui te paraîtrait sans doute minime, entraînait toute mon existence vers une déroute totale. Marthe, ma chère Marthe, m’avait à son profit accaparé. Voilà ce qui m’effrayait, car je ne me sentais pas capable, n’étant pas cruel ou l’étant moins que jamais à cause de la guerre, de remonter le courant et de retourner la situation à mon profit. Je te prie donc de tenir compte de cela.

»Non, laisse-moi parler encore. Je ne t’ai pas dit tout. Je te dois ces explications depuis trop longtemps. Et puis, ce passé que déjà ta main efface généreusement, parce que tu es toujours l’ami de toujours, il ne faut pas l’abolir si vite. Ce passé n’est pas assez loin de nous. Assez loin?

»Ecoute. Je préfère me délivrer de ce poids qui m’étouffe depuis que je suis entré chez toi. Je me suis guindé tant que j’ai pu, j’ai même essayé d’arrondir des phrases par moment: c’est que je n’étais pas maître de moi comme j’aurais voulu l’être, et que je craignais de me trahir. Il convenait de t’apprendre d’abord pourquoi je n’ai pas pu ne pas saisir l’occasion presque désespérée de mon salut quand elle s’offrit, un jour de faiblesse et de fièvre. Ne t’avouais-je pas ainsi, quoique de biais, l’amour malheureux que je portais au plus profond de moi? Mais à la façon dont je t’ai fait cet aveu, n’as-tu pas compris du moins que je ne gardais pas rancune à Marthe?

»Assurément. Si, après tant d’années, j’étais revenu vers toi comme un homme qui a tout oublié,—tu entends? je dis: tout oublié, et donc que j’ai été heureux,—ou si je ne revenais qu’avec le souvenir de mes heures les plus mauvaises, t’aurais-je parlé de Marthe avec tant de précautions? Le cas est bien banal du monsieur que sa femme excède. Si tel était le mien, je n’aurais pas eu de peine à trouver des mots pour accabler Marthe devant toi. La comédie de tous les temps et de tous les peuples a épuisé ses traits sur les personnages que nous aurions pu être. Mais il en va de nous autrement. Je connais la part de responsabilité que j’ai dans mon aventure. Je n’ai pas le droit d’accuser Marthe. N’est-ce pas moi qui l’ai faite ce qu’elle fut, ou qui fis tout ce qu’il fallait faire pour qu’elle devînt ce qu’elle fut?

»D’ailleurs, je te conterai plus tard, si cela t’intéresse, la vie que j’ai menée hors de France, depuis ma fuite de Verdun jusqu’au jour où je décidai de rentrer. Nul, tu ne l’ignores pas, n’était moins prêt que moi à mener une vie active dans le désordre prodigieux qui suivit l’armistice de 1918. Et, pour comble, j’avais à me débattre, moi, à l’étranger. Je t’amuserai, plus tard, te dis-je, avec le récit de mes expériences. Négligeons-les pour l’instant. Qu’il te suffise de savoir que, n’étant pas plus sot qu’un autre, j’ai pu non seulement subsister, alors que je n’avais jamais vécu que de mes rentes, mais gagner plus d’argent que je n’en aurais gagné, si j’étais demeuré chez nous. Je reviens plus riche que je ne l’étais en partant. Je ne te joue donc pas ici une scène d’enfant prodigue penaud.

»Je vais plus loin. Je ne reviens pas poussé par le repentir ou par le remords. N’attends pas que je t’inflige là-dessus de belles phrases. Je suis trop sûr de toi et trop sûr de Marthe. Le passé est le passé, mais j’ai ma vie à refaire, et je veux la refaire. Tu entends? Je veux. Et je sais comment il faut pour la refaire.

»Quoi? De nouveau tu me regardes avec ton regard inquiet. Tu penses ou que tu rêves ou que je te reviens sans toute ma raison? Tu le penses, n’est-ce pas? Tu te dis: «Il parle déjà d’avenir, sans avoir l’air de soupçonner qu’après tant d’années d’absence peut-être...» Mais non, je ne suis plus assez jeune.

»Mon plan était nettement tracé: te voir, toi, le premier, pour que tu annonces à Marthe mon retour avec la prudence indispensable. Je ne veux pas me présenter à elle sans qu’elle soit avertie, et une lettre eût été aussi brutale que mon arrivée. Tu connais Marthe comme je la connais: elle supporterait mal cette émotion inutile. Toi seul la prépareras avec assez de tact. Non, ne m’interromps pas!

»Je devine que, par taquinerie, tu vas m’objecter: «Mais, mon pauvre Maurice, qui te dit que Marthe...» Rassure-toi, j’ai tout prévu.