»J’ai prévu que Marthe aurait pu ne pas me survivre. Je l’ai tellement prévu que, depuis mon retour, j’ai eu la force de ne pas aller rôder autour de notre maison, par crainte d’apprendre trop tôt la mauvaise nouvelle. Mais rappelle-toi comme je t’ai regardé, quand tu m’as ouvert ta porte. J’ai deviné tout de suite que Marthe est toujours vivante. Et j’en ai eu la certitude quand tu m’as laissé parler, et à mesure que tu me laissais parler. Tu vois bien que j’ai encore toute ma raison.
»Quant au reste, je serai moins catégorique, car tu pourrais croire que je suis devenu fat. Mais j’ai prévu aussi qu’après tant d’années de deuil et de solitude, Marthe aurait pu accepter une consolation. Mais tu me l’aurais dit aussi, tu me le dirais, tu ne me laisserais pas parler, tu ne me laisserais pas espérer que j’ai quelque chance de reprendre ma part de bonheur. Car je sais maintenant ce que c’est que le bonheur, je sais ce qu’il peut être.
»Si j’avais la crainte de revenir trop tard, ou la crainte de ne pas obtenir un pardon que j’implorerais sans honte, je me représentais qu’il n’est pas possible que deux êtres se soient aimés en vain. Ne crie pas trop à la fatuité! Tu ne connais pas les femmes. L’amour a pour elles plus d’importance que pour nous: il est le fond même de leur vie. Elles ne peuvent pas oublier celui qui le leur révéla. Tous les psychologues sont d’accord sur ce point. Et trop d’exemples autorisent mon espoir.
»Tiens! Ce livre à couverture blanche qui est là sous ta main, ouvre-le à la page 62. Ouvre, ouvre, te dis-je. Ne souris pas. Je la connais par cœur, cette page. Lis. Mais lis donc!
»... Il dit que Tristan est venu,
Qu’il a bien longtemps attendu
Pour épier et pour savoir
Comment il la pourrait revoir;
Qu’il ne saurait vivre sans elle;
Qu’il en sera de lui et d’elle
Tout ainsi que du chèvrefeuille
Qui noue au coudrier sa feuille.
Lorsqu’autour du bois il s’est mis
Et qu’il s’y est lacé et pris,
Ensemble ils peuvent bien durer;
Mais si l’on veut les séparer,
Le coudrier meurt promptement,
Le chèvrefeuille mêmement.
Belle amie, ainsi est de nous:
Ni vous sans moi, ni moi sans vous.
»Ils sont beaux, ces vers, n’est-ce pas? Mais ils te sembleraient plus beaux encore, si comme moi tu les avais lus, un soir de printemps, loin de France, loin de celle que tu aimais et dont tu t’étais follement séparé.
»Au fait, c’est le soir où je les ai lus, que j’ai compris et que j’avais commis une erreur en fuyant et que je ne pourrais plus continuer à mener loin de France la vie que je menais.
»J’avais cru que je me débarrasserais du souvenir de Marthe; j’ai pu croire, pendant quelque temps, dans la fièvre de la vie que j’essayais de mener, que je m’en débarrasserais peu à peu. Mais peu à peu le souvenir remontait en moi. J’avais trop aimé Marthe pour qu’une autre femme ou d’autres femmes pussent me la faire oublier. A chaque nouvelle tentative, je constatais que Marthe gagnait à la comparaison, à toutes les comparaisons.
»Un soir, je lis ces vers:
Qu’il ne saurait vivre sans elle;
Qu’il en sera de lui et d’elle
Tout ainsi que du chèvrefeuille...