Et puis je prolonge encore l’épreuve, afin de m’assurer que je ne suis pas victime d’un mirage. Et puis je me décide, je pèse le pour et le contre, je n’hésite plus, je m’embarque. Les dernières heures me paraissent plus longues que les dernières années. Je débarque, je te rencontre. Je t’évite, parce que je suis trop ému. Je passe la nuit dans l’attente du matin. Je cours chez toi. Je t’ai dit tout le principal. Et je te dis enfin: rends-moi mon bonheur. Et maintenant tu peux parler.»
Maurice avait raison: s’il s’était étendu sur tout ce que j’ignorai de sa vie conjugale pendant que je vivais à côté de lui, il ne m’avait pour le reste dit que le principal. Je le reconnaissais là tout entier: du moment qu’il ne s’agissait que du passé, son amitié retrouvée ne me cachait rien; mais elle s’enveloppait à nouveau de pudeur dès que le présent était en jeu. Comme aux premières heures de son mariage, Maurice éprouvait le besoin de se réserver.
Croyait-il que la fin de sa confession dût me surprendre? Ou préférait-il en finir plus vite, comme s’il avait honte à nouveau de me dire qu’il aimait? Il pouvait évidemment se dévoiler avec moins de circonspection. Ainsi aurais-je su comment il aimait. Mais il me le laissait à déduire de quelques phrases lâchées au hasard de ses aveux. Et je me demande s’il savait bien lui-même comment il aimait.
En somme, je voyais qu’il était malheureux parce qu’il avait été plus surpris par sa passion que je ne pouvais l’être de mon côté par le récit qu’il m’en faisait. Le début de sa confession m’étonna, je ne le dissimule point, car nous nous persuadons tous aisément, et il me l’avait dit aussi, que nous connaissons mieux nos proches que nous ne les connaissons en réalité. Mais, le début admis, tout devenait logique, et la fuite de Maurice, que les circonstances rendirent plus sombre, et son retour. Si Maurice en douta, et que je pusse ne pas comprendre, il m’attribuait une incompétence excessive. Je l’en excuse pourtant, car il n’y a pas d’amant qui ne s’imagine être l’amant par excellence.
S’il faut mettre les choses au point, Maurice avait plutôt été victime d’un mal assez commun: il était de ces hommes qui, même s’ils ne s’en rendent pas compte, préfèrent la chasse à la possession. C’était la joie de conquérir Marthe qui l’avait exalté. Marthe conquise et le but atteint, Maurice au bout de son effort chancelait déjà.
Tel, hélas! je le constate avec mélancolie, il était avant d’avoir rencontré Marthe. Combien d’études n’a-t-il pas entreprises! Combien de recherches n’a-t-il pas commencées! Combien de projets magnifiques n’a-t-il pas conçus! A vingt-cinq ans, il aurait pu se faire un nom d’historien: il avait réuni les matériaux d’une dizaine d’essais capables de lui assurer une jolie notoriété. Mais il ne se décidait pas à tirer parti de ses travaux. A peine une question était-elle élucidée, il se jetait sur une autre, prenait seulement le temps d’enfouir dans un classeur toutes les notes qu’il avait recueillies sur la première, courait de librairie en librairie, passait des journées devant le casier des catalogues de la Bibliothèque Nationale, obtenait un jour communication d’un dossier des Archives ou d’un Ministère, inscrivait la cote du dossier sur une fiche, et m’annonçait: «Encore un point à marquer.» La question était résolue, elle n’avait plus d’intérêt pour lui, il en attaquait une nouvelle sans délai. Moi seul connais quelles curieuses trouvailles Maurice a faites ainsi en matière d’histoire ou d’histoire littéraire.
Que le même goût de la chasse l’ait perdu quand il s’est découvert amoureux, je le comprends, quoiqu’il ait pu en douter.
Je n’avais naturellement pas de remontrances à lui opposer. Tout à sa fièvre d’amour qu’il était, il gardait assez de sang-froid, c’est indéniable. Après tant d’années d’absence, il revenait pour reconquérir Marthe. La reconquérir? Mais n’était-elle pas conquise? Il ne l’ignorait pas. Il le savait mieux que moi: il savait trop en quelle femme amoureuse il avait transformé la jeune fille qui s’était donnée à lui. Cette assurance de la reprendre, qui paraîtrait fatuité chez un autre et dans un autre cas, elle me semblait logique aussi, et elle m’émouvait. Un amant que l’espoir soulève et l’espoir imminent de son triomphe, quoi de plus pathétique à la fois et de plus réconfortant, s’il vous fait son complice?
Pas plus que mon ami, je ne pensais que quelque obstacle dût surgir. N’y avait-il pas assez longtemps que Marthe attendait Maurice? Ne l’avait-elle pas assez longtemps aimé? N’avait-elle pas assez longtemps été convaincue qu’elle le reverrait, qu’il lui reviendrait?
Il revenait. Il était revenu. Mon rôle se réduisait à peu de chose: dire à Marthe que Maurice était revenu. Il n’y fallait que de l’à-propos. Et j’aurais pris plus de peine avec empressement.