D’ailleurs, et la veille même de ce jour où Maurice me demandait d’aller annoncer à Marthe son retour, ne m’étais-je pas promis d’aller la voir?

Je ne manquai pas d’admirer la coïncidence, et de faire à Maurice un récit succinct de ma soirée de la veille.

—Bon signe! dit-il.

—Il y a mieux, répliquai-je, et, si je n’étais pas ton ami, tu refuserais de me croire.

Et je lui contai comment, ouvrant au hasard ce livre qui traînait sur ma table à côté de l’Ingénu, j’étais tombé sur la page 62 et sur ces vers du Chèvrefeuille qu’il m’avait précisément récités:

«Belle amie, ainsi est de nous:
Ni vous sans moi, ni moi sans vous.»

—Ah! mon ami! fit-il. Je viens de vivre ici les plus belles heures de ma vie.

Sa voix se mouillait. Depuis son arrivée c’était la première fois, et c’était d’allégresse enfin.

Mais deux hommes supportent mal de s’émouvoir ensemble. L’un des deux toujours réagit. Pour échapper à l’attendrissement, il prononce des mots quelconques, souvent niais, dont l’effet est immédiat.

—Dis-moi, fis-je, comme si je songeais tout à coup à une objection capitale. Il vaudra mieux te présenter à Marthe sans ta barbe. Vois-tu cela, qu’elle ne te reconnaisse plus?