TROISIÈME PARTIE
Mon rôle se réduisait-il vraiment à si peu de chose qu’il n’y fallût que de l’à-propos? Chez moi, dans l’atmosphère de drame que le retour de Maurice avait créée, et comme ma joie l’emportait sur toutes les objections, j’avais pu, sans m’attarder, admettre que le retour de Maurice s’imposât de la façon la plus simple. Je n’avais pas discuté: c’était en somme un rêve, et un beau rêve, que je faisais. Et, s’il en était ainsi de moi, que n’en serait-il pas de la malheureuse Marthe?
Quand je me trouvai dehors, ayant laissé Maurice chez moi, où il devait attendre le résultat de ma démarche, j’eus l’impression très nette que je sortais d’un rêve, en effet, et que ma tâche n’était peut-être pas si facile. L’air de la rue me dégrisait.
Que Maurice fût persuadé que Marthe recevrait la nouvelle de son retour avec une joie plus ouverte encore que la mienne, je le concevais: il y était trop intéressé. Mais je n’avais pas les mêmes raisons de supputer que tout irait pour le mieux. Dehors du moins, échappant à l’espoir contagieux de Maurice, je n’avais plus les mêmes raisons de garder la même conviction.
En vérité, il m’apparut soudain que je ne savais à peu près rien de la vie que Marthe avait menée depuis la disparition de Maurice.
Je ne l’avais vue que rarement, parce que je comprenais qu’il lui était pénible de me voir. J’avais compris qu’elle supportait mal sa douleur et qu’elle supportait mal aussi de ne pas me le dissimuler mieux. Elle s’était toujours défiée de moi, même au temps qu’elle était heureuse. Et je comprenais qu’elle souffrît davantage de m’avoir pour témoin de son malheur. Je souffrais quant à moi de sa défiance et, plus d’une fois, je me le rappelle, j’avais eu envie de lui crier: «Mais je suis votre ami, Marthe! Je suis votre ami, pleurons ensemble!» Mais elle poussait évidemment la jalousie jusqu’à vouloir pleurer seule. Et au moment que je me rendais chez elle pour lui annoncer le retour de Maurice et le retour de son bonheur, je ne songeais pas sans tristesse qu’elle souffrirait encore d’en recevoir la nouvelle par moi. Et comment la lui annoncer, cette nouvelle terrible? De quel biais la préparer seulement?
Dans la voiture qui m’emmenait chez Marthe, je regrettais d’avoir pris une voiture pour arriver plus vite. Il y avait déjà trois mois, trois grands mois, que Marthe n’avait eu ni visite ni lettre de celui qui eût été volontiers son meilleur ami. Trois mois. Je ne l’avais pas dit à Maurice.