— Qu’il y ait ou qu’il n’y ait pas piège, sois tranquille, je ne songe pas à me marier.

— Je l’espère bien, répliqua-t-elle.

Ma réponse avait été sotte. Comment qualifier la réplique de ma mère ? Si je n’avais pas remarqué Michelle, n’aurais-je pas eu, désormais, toutes les raisons de mieux la remarquer ? Et ma mère ne s’y prenait-elle pas exactement de façon à obtenir le contraire de ce qu’elle désirait ?

Mais, au lieu de m’attarder à cette élémentaire vérité que je m’étonnais que ma mère méconnût, je m’étonnais surtout de l’acharnement dont l’innocente Michelle était victime. Michelle ne le méritait pas. Rien n’autorisait la moindre critique à son égard. Elle n’était ni coquette ni hardie. Elle respirait la plus grande simplicité. Je ne peux pas noter ici sans m’en émouvoir comme je m’en émus en les entendant, les paroles qu’elle prononça, d’une voix loyale, après le départ de ma mère. Elle me dit, en effet :

— Elle est charmante, votre maman.

Le drame commençait.

XXIII

Hier, je n’ai rien écrit. Il faisait trop beau, et j’étais trop triste. Le vent du sud soufflait. On entendait à peine la mer, et la pierre de ma fenêtre était chaude sous mes mains. La marchande de sardines, en passant devant la maison, avait chanté son appel avec allégresse. La journée promettait d’être d’une splendeur sûre. On respirait largement. Comme j’aurais voulu voir le ciel ! A mesure que je vieillis dans ma cécité, je perds le souvenir des nuances. Le bleu du ciel, j’en ai encore une notion assez nette, certes ; mais, pour qui possède ses deux yeux, le ciel a tant de façons d’être bleu ! Interrogée, ma bonne Joséphine n’a pas su répondre. Je ne m’en suis pas irrité. N’était-ce pas plutôt consolant d’observer que, même s’ils ont leurs deux yeux, tous les hommes ne voient pas, ou ne savent pas voir ? Des amis, qui sont venus et ont tenu à m’emmener dans leur voiture à Saint-Jean-de-Luz, croyaient me distraire, parce que Michelle est absente. Ils m’ont fait, sans le vouloir, plus de mal que la pauvre Joséphine. Eux, n’en finissaient pas d’étaler leur admiration. Tout le long de la route, ils s’extasiaient. Au haut de chaque côte, en découvrant un paysage nouveau, ils criaient de joie. Ils sont jeunes, je l’accorde. Mais, plus que leurs cris et leur admiration, c’est le brusque silence tombé tout à coup sur eux, qui me peina. Quelqu’un, sans doute, avait dû croire que leur enthousiasme pouvait m’être cruel, et d’un signe le donner à comprendre aux autres. Ah ! que la pitié quelquefois est mauvaise ! Je préférais leur égoïsme à leur pitié. Ils m’ont gâté la journée d’un seul coup. Tout ce qu’ils ont tenté par la suite fut perdu. Je les devinais attentifs. Je les ai priés de me ramener à Guéthary avant le coucher du soleil, et, pendant le retour, nous n’échangeâmes pas quatre phrases. Le soir, je n’avais plus envie de continuer le récit que j’ai entrepris. Je me suis contenté de relire tout ce que j’en ai rédigé. Ce fut assez long pour me conduire fort avant dans la nuit. Et une question s’est posée alors à ma conscience : pourquoi ma mère, qui m’aimait si tendrement, avait-elle tout de suite détesté ma chère Michelle, que je n’aimais pas encore ? Et pourquoi, si elle voulait me défendre d’aimer, m’avait-elle abandonné si vite ?

XXIV

Il n’est pas rare, je le sais, qu’une mère n’ait pas une affection sans bornes pour le gendre ou la bru qui lui arrache, croit-elle, la fille ou le fils qu’elle chérit ; et le gendre ou la bru, qui le sentent, se trouvent empêchés d’essayer de la conquérir. Tout cela n’est, en somme, que naturel. Mais pour moi, qui ne me doutais même pas que j’aimais déjà ma petite infirmière compatissante, quelles conclusions pouvais-je tirer de l’attitude agressive de ma mère ? Que je courais quelque danger, connu de ma mère, ignoré de moi, à aimer Michelle ? Et que j’aurais tout intérêt à ne pas l’aimer ? Et que je ne l’aimerais pas ? Peut-être. Mais c’eût été prendre une décision sans rapport à la réalité. Est-ce que j’aimais Michelle ? Est-ce que je songeais à l’aimer ? Pas le moins du monde. Il m’a fallu vieillir, et vieillir en aimant, pour concevoir que j’aimais parce que je ne songeais pas à aimer. Mais comment ma mère pouvait-elle avoir si tôt un si juste pressentiment de l’avenir ? Je me le suis longtemps demandé. Cependant, si l’on ne commande pas à son intelligence et si l’on cherche en vain à entraver les découvertes où elle se hâte, il est plus facile de retenir sa plume ou son stylet. Que dirait-on de moi, si j’osais écrire ici ce que je pense ? Car j’ai toujours pour ma mère le même respect, la même vénération, la même tendresse que jadis. Ce n’est pas ma faute, si je n’ai plus loisir de lui en donner des témoignages constants. Mais je ne peux pas me résoudre à fixer clairement ma pensée. Car Michelle non plus ne fut pas coupable : elle était prête à chérir ma mère autant que je la chérissais. Le fossé ne fut pas ouvert par Michelle, qui, d’ailleurs, ne prit jamais l’air d’avoir triomphé. Je vais plus loin. Je suis convaincu que, même sans Michelle, sans n’importe quelle Michelle même, ce qui fut aurait été. Que ma mère demeurât si peu de jours, si peu d’heures auprès de moi qui étais blessé et qu’elle n’avait pas vu depuis plusieurs mois, — et quels mois ! — voilà qui me surprit d’abord. Les raisons qu’elle me donnait pour rentrer à Paris ne me semblaient pas irrésistibles. Eût-on refusé un long congé à une infirmière-major dont le fils était blessé et soigné loin d’elle ? Ou n’eût-elle pas obtenu qu’on me transférât à son hôpital ? Je m’étonnais qu’elle ne me l’eût pas offert. Il est vrai que je n’eus pas davantage l’idée de l’en prier. Je ne m’étonnai plus, quand je remarquai, à quelque temps de là, qu’elle m’avait fort peu parlé de mon père. Mais ce fut par un effet de ce qu’on appelle l’esprit de l’escalier.