XXV
Autre banalité, que celle de ce soldat blessé qui s’éprend de son infirmière. Mais, je ne me leurrai jamais là-dessus, je ne suis pas un homme d’exception, je ne suis qu’un homme entre les hommes. Ma seule originalité fut que, sans savoir que j’aimais, je décidai que je n’aimerais point. J’étais naïf. Après trois semaines de lit, car ma guérison ne fut pas aussi rapide que le médecin-chef l’avait prédit à ma mère, je constatai que je n’étais content que quand Michelle s’asseyait à côté de moi pour bavarder. Intelligente, elle me faisait parler de la guerre, du front, des tranchées, de ma batterie surtout, de nos misères quotidiennes, de mes camarades, de mes chefs : j’avais ainsi l’occasion de briller à ses yeux, si j’étais fat, et du moins de lui laisser voir tout mon caractère. Lorsqu’un homme parle de lui à une femme, c’est presque toujours qu’il aime cette femme et désire être aimé d’elle. Mais, moi, je ne voulais pas aimer ma petite infirmière. Et d’ailleurs j’étais fort timide ; devant une jeune fille, je me sentais plus gêné que devant n’importe qui ; devant Michelle, j’aurais été incapable de donner la mesure de mon esprit. Je préférais la faire parler, elle, de ce pays basque pour lequel nous avions une pareille prédilection. Moins timide que moi, elle résistait moins au plaisir de nos entretiens. Fat, j’aurais pu m’imaginer que je gagnais sa sympathie. Mais, quand elle me quittait, je me représentais qu’elle montrait sans doute la même sympathie à tous les blessés de l’hôpital. Elle m’avait, en effet, avoué qu’elle regrettait de n’être qu’une femme, qu’elle eût voulu se battre alors que tous les hommes de cœur se battaient, et qu’elle se revanchait en se dévouant aux victimes de la bataille. Sans sa mère, elle aurait pris service dans une ambulance du front. Elle disait :
— Servir, quel mot superbe, et quelle chose magnifique !
Mais elle ne paraphrasait pas : elle était simple et sincère. Elle ne parlait pas pour gagner la sympathie. Elle regardait au loin, par-dessus moi, dans ces moments de confession où elle ne s’attardait pas. Si je l’aimais, rien ne m’eût permis de supposer qu’elle dût m’aimer. En causant avec moi, victime de la bataille, elle cherchait à servir selon ses moyens, évidemment.
XXVI
Rien n’est plus mystérieux qu’une jeune fille. Que sait-elle ? Qu’ignore-t-elle ? Et peut-être ce mystère attire-t-il davantage. Mais toutes ne s’en doutent pas. Je ne connais rien d’odieux comme une jeune fille qui affecte des allures de femme. Michelle n’était point de celles-là. A vingt ans, on sourit, avec malice, du mot candeur. A trente-cinq ans, on lui trouve un parfum émouvant. C’est la candeur même que respirait Michelle. A vivre dans un hôpital, en temps de guerre, au milieu de blessés de toutes les classes et de tous les tempéraments, comme aussi de médecins qui, sous prétexte de science ou d’hygiène, sont souvent de grossiers personnages, il est probable que Michelle, jeune fille, avait dû en voir de toutes les couleurs. Elle ne jouait jamais, cependant, au garçon. Elle semblait ne voir et n’entendre que ce qu’elle voulait bien voir et entendre, mais cela, également, sans en avoir l’air. Il n’y avait rien de contraint en elle. Et, si elle était la candeur même, elle l’était sans chercher à l’être. Pour un soldat qui venait de vivre pendant plusieurs mois en compagnie de soldats, et uniquement de soldats, qui n’étaient pas tous des anges, une Michelle paraissait, je ne crains pas de l’écrire, angélique. Et que dire de ce regard qui passait par-dessus moi, lorsqu’elle parlait de choses graves sans insister ? N’est-ce pas lui qui m’a d’abord séduit ? Ou bien est-ce sa voix, cette voix si fraîche, chantante, et qui me reste seule palpable, en quelque sorte, maintenant que je suis aveugle, des trésors que j’avais près de moi quand Michelle était assise à mon chevet ? Mais je possède, vivace, le souvenir de ce regard qui a longtemps hanté mes nuits d’insomnie, mes premières nuits d’aveugle. Faudra-t-il que je meure sans avoir revu ce regard incomparable de Michelle, de ma Michelle, comme disait ma mère, ce regard qu’elle avait et qu’elle n’a peut-être plus ?
XXVII
Un soir, qu’elle m’avait quitté après un de ces entretiens où, parmi des phrases sans importance, elle avait laissé échapper quelques mots voilés de tristesse, je remâchais le souvenir tout frais de son regard. Brusquement je pensai que ce regard qui s’en allait par-dessus moi si loin, s’en allait vers un soldat du front. Son fiancé, peut-être ? Une vague inquiétude me prit. A ce trait, j’aurais, avec moins de naïveté, deviné sur quelle pente je glissais. Mais comment n’y avais-je point pensé plus tôt ? L’intérêt que la petite infirmière marquait pour mes anecdotes du front, et notamment pour mes histoires d’artilleurs, ne découvrait-il pas ce que la chère enfant cachait à tout le monde ? Mais le cachait-elle ? Au fait, je me rappelai que je n’avais jamais regardé ses mains. Elle les avait posées sur mon front, le jour de mon arrivée à l’hôpital, et je ne me rappelais pas si c’était la droite ou la gauche. Portait-elle une bague ? Je croyais que oui, puis que non, puis j’hésitais. Ce soir-là, j’eus peine à m’endormir. Il me semblait que je souffrais davantage de ma blessure. Et j’aurais renoncé à la médaille militaire que mon capitaine m’annonçait le matin même, pour qu’on allât supplier Michelle de venir calmer mon inquiétude. Jeunesse ! Jeunesse ! Adorable jeunesse ! Que les vieillards sourient ! Ils ne retrouveront jamais l’enchantement de ces chagrins qui font battre le cœur. Et que ne donnerais-je pas aujourd’hui pour être encore jeune de cette façon ? La vie a coulé. J’ai connu d’autres chagrins. J’en connaîtrai d’autres. Mais je n’aurai pour ma part aimé qu’une fois, qu’une femme, qu’une Michelle, et l’amour de Michelle perpétue en moi ma jeunesse. Ai-je des cheveux blancs ? Quand j’en aurai, si je n’en ai pas, le saurai-je ? Les miroirs sous mes doigts sont glacés comme un cadavre. Et ce n’est pas Michelle qui m’éclairera. Ma bonne Joséphine observera la consigne qu’elle a dû recevoir. Quant à ma mère, mes cheveux blancs la troubleraient trop : elle feindra de ne pas les remarquer. Pauvre maman ! A l’âge de Michelle, elle n’a pas été aimée comme Michelle le fut. Telles sont du moins pour moi les apparences. Quel fils pourrait se vanter d’avoir pénétré jusqu’au fond du cœur de sa mère ?
XXVIII
J’avais passé une mauvaise nuit. Au matin, Michelle me trouva les yeux battus. Je regardai ses mains. Elle n’avait pas de bague.