Là, du moins, c’est pour lui la paix et le repos. A l’intérieur du palais, on observe la volonté de l’Empereur, nul n’inquiète Robert; il peut aller où bon lui semble.
Dans le chenil, Robert reprend haleine tranquillement en attendant l’heure du repas.
A l’heure du repas, il retrouve sa place de la veille sous les yeux de l’Empereur. Mais il n’aura pas à compter sur le hasard pour se nourrir. Le bon Empereur a déjà tout ordonné. Un valet a la charge de présenter au limier les mets que le fol ôtera de la gueule de son ami; car maintenant, déjà, le spectacle est plaisant de Robert et du chien se partageant leur nourriture, Robert attaquant le chien qui se laisse dérober, et le chien recevant ensuite du fol, quand le fol n’a plus faim, des morceaux de choix qu’il n’eut jamais, son entière vie de chien durant. Et, à la vérité, l’Empereur et toute l’assistance se délectent du spectacle.
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Mais à quoi bon développer lentement ce que fit Robert ce jour-là et les jours, les jours très nombreux, qui suivirent? Il faudrait répéter sans cesse les mêmes choses, et mon conte deviendrait fastidieux. Tout ce qu’il avait fait le jour de son arrivée à Rome, tout ce qu’il fit de nouveau le lendemain, je vous dirai seulement que Robert le fit et le refit pendant dix années pleines.
Pendant dix années pleines, chaque jour, Robert courut à travers la ville en contrefaisant le fol, ameutant la populace derrière lui, recevant des coups sans jamais en rendre, subissant avec fermeté toutes les injures et tous les outrages.
Pendant dix années pleines, chaque jour, Robert eut sa place aux repas de l’Empereur et son lit de paille dans le chenil, sous les degrés de la chapelle. J’ajouterai toutefois que le limier était vite devenu son inséparable; et c’est de lui-même que, servi d’abord, il apportait à Robert les morceaux de viande ou de pain, et il restait devant lui jusqu’à ce que Robert les lui eût ôtés de sa gueule. Et chaque jour, pour se désaltérer, Robert allait boire à la fontaine du jardin, sous la petite fenêtre de la fille de l’Empereur.
Pendant dix années pleines, Robert fit rigoureusement sa pénitence. Pas une fois, il ne laissa entendre le son de sa voix. Tous le croyaient muet, muet depuis l’enfance, muet comme la fille de l’Empereur, tous sans exception. Et tous sans exception ignoraient son nom et son pays. Et si quelqu’un soupçonna que Robert fût de haute naissance et nullement le fol qui divertissait tout le monde par ses grimaces, vous l’apprendrez plus tard, quand il faudra. Mais sachez, dès à présent, que Robert ne commit rien pour se trahir. Il fit très rigoureusement sa pénitence. Et il la fit ainsi pendant dix années pleines.
Vous pensez bien qu’après ces dix années, et même plus tôt, il était si méconnaissable que ni son père, ni sa mère, s’ils vivaient encore, ni nul de ceux qui l’avaient approché dans son enfance ou sa jeunesse, n’eût pu dire en le voyant:
—«C’est Robert le Diable.»