Voici donc ce que vit la Damoiselle, du haut de sa fenêtre, ou du moins ce qu’on sut plus tard qu’elle vit.

Près de la fontaine, devant le fou, un chevalier à cheval était arrêté. C’était un chevalier extraordinaire, un chevalier divinement beau, et qui avait d’abord ceci de merveilleux qu’il était tout blanc, tout vêtu, tout armé, tout équipé de blanc. Le haubert de ce merveilleux chevalier était plus blanc que l’argent; son écu, les courroies de son écu, son épée étaient plus blancs que des fleurs de lis; la lance, qu’il tenait sur sa hanche, avait une alumelle plus blanche que la neige qui tombe des nues; et son cheval était plus blanc qu’une fleur épanouie.

Le chevalier mit pied à terre devant le fou, le salua, puis lui parla. Ses paroles, la Damoiselle ne les entendit peut-être pas. On sut plus tard qu’elles furent telles:

—«Ami Robert, Dieu vous commande par ma voix d’aller à la bataille. Ne croyez pas que je veuille vous tromper. Si vous doutez de moi, je vous prouverai que je ne mens point, en vous rappelant que jadis, il y a plus de sept ans, dans la forêt de Marabonde, vous avez reçu d’un saint ermite l’ordre de faire trois pénitences dont la moindre est fort douloureuse, et que je vous rappellerai exactement, si vous le désirez. Mais ne perdez pas de temps. Prenez ces armes et ce cheval, et courez au secours de l’Empereur.»

Qu’elle eût entendu ou qu’elle n’eût pas entendu, la Damoiselle du moins vit que le fou s’étendait sur le sol, les bras en croix, dans la direction de l’orient; puis se relevait, prenait les armes et l’équipement du merveilleux chevalier, s’armait et s’équipait, se ceignait de l’épée, se laçait le heaume, puis sautait d’un bel élan sur le cheval, sans daigner se servir de l’étrier; puis prenait l’écu et se le passait au cou comme un homme qui sait fort bien porter un écu, puis saisissait la grosse lance droite que le merveilleux chevalier, alors désarmé, lui offrait; enfin, piquant le cheval, partait d’un bond magnifique au galop du côté de la bataille.

La scène s’était dénouée avec une telle promptitude et une telle perfection, que la Damoiselle se demanda si jamais elle avait connu plus noble et plus assuré chevalier que ce bouffon, qui était depuis sept ans le jouet de la cour et de la ville, sans qu’on eût pu savoir d’où il venait.

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Sur le cheval blanc qui l’emportait au galop vers la bataille, le nouveau chevalier blanc avait l’air d’un chevalier accompli.

Il était sorti du jardin par une brèche qui s’ouvrait sur la plaine. En quelques bonds, il avait gagné la campagne.

Il n’a pas perdu de temps. Le voilà dans la campagne, emporté au galop vers l’endroit où monte le tumulte du combat, cris divers, bruits d’armes, hennissements, le tout au milieu du tapage que mènent les Sarrasins avec leurs cors, leurs tambours et leurs trompettes, dont ils jouent avec frénésie pour étourdir les chevaux de leurs adversaires.