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Les Turcs s’embarquèrent quand les prés recommencèrent à verdir et les feuilles à naître des boutons.
La mer était mauvaise. Mais ils cinglèrent tant et tant, ces Turcs maudits, qu’ils abordèrent sans encombre au rivage de Rome. Débarquer, décharger les vaisseaux, dresser les tentes, organiser le campement, tout fut fait dans le plus grand ordre et le moins de temps possible.
Ce fut pour Rome une surprise douloureuse. Les Turcs arrivaient à l’improviste, et ils semblaient cette fois occuper la côte avec une armée plus nombreuse que les deux armées réunies qu’ils avaient déjà menées contre la ville de l’Empereur et du Pape.
Or Rome, éprouvée par les deux dernières invasions turques, et toujours pressée à distance par les tentatives du Sénéchal félon, était plus faible que les fois précédentes, et moins capable d’opposer une résistance efficace. En outre, il lui était difficile de se chercher des alliés: les Turcs débarqués ne lui en donneraient pas le loisir. Et quels alliés pourraient accourir assez tôt?
Malgré les deux affronts qu’il avait essuyés déjà, l’Empereur désespéré, pour ne négliger rien, fit appel encore une fois à la loyauté du Sénéchal, l’adjurant de ne se point rendre coupable davantage d’abandon et de vilaine rancune. A quoi le Sénéchal ne répondit que par son même refus obstiné. Ce qui fâcha cruellement l’Empereur, lequel jura que, plutôt que de livrer sa fille jolie à ce misérable Sénéchal, il aimerait mieux voir mourir tous les Romains et s’effondrer toute la ville.
Cette fois encore, les Romains ne devaient compter que sur eux. Mais leur espoir était plus précaire que jamais.
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Entre autres bruits qui circulaient dans la ville, il y en avait un qui troublait davantage les Romains: c’est que les Turcs se vantaient de conjuguer tous leurs efforts pour abattre, avant toute chose, le Chevalier Blanc, s’il venait au secours des Romains.
Or les Romains, de leur côté, ne se croyaient capables d’échapper à un désastre que si le Chevalier Blanc venait à leur secours. Et aux vœux qu’ils faisaient afin que le Chevalier Blanc les secourût encore cette fois, ils joignaient le souhait que ce mystérieux chevalier blanc fût vraiment, comme beaucoup le disaient, un envoyé du ciel, et par conséquent invincible.