JUSQU’À cet instant, les barons n’avaient eu d’yeux que pour regarder l’Empereur et le Sénéchal. Quand ils virent que l’Empereur menait vers sa fille le Sénéchal, ils regardèrent la princesse.

Immobile, mains jointes, elle semblait en oraison, non point en oraison de gratitude comme étaient la plupart des dames de l’assemblée, mais en prière douloureuse. Et elle pleurait silencieusement.

—«Damoiselle», lui dirent les comtes ses voisins, «pourquoi pleurez-vous donc? N’avez-vous pas honte? Vous n’êtes pas raisonnable. Vous devriez être bien heureuse qu’un chevalier d’un si grand mérite daignât vous offrir son amour et vous demander. Et vous devriez plutôt remercier Dieu, au lieu de pleurer comme vous faites.»

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L’Empereur donc menait le Sénéchal à sa fille. Toute l’assemblée, longtemps contenue par l’émotion, manifestait en grand tumulte d’enthousiasme sa joie de voir enfin le sauveur de Rome reconnu et récompensé. De toutes parts, on criait, on se bousculait, on acclamait. Et le bruit y fut bientôt tel qu’on n’eût pas entendu un coup de tonnerre.

Or l’Empereur dit à sa fille:

—«Ma fille, soyez contente: je vous amène votre mari. Je mets sa main dans votre main, et je vous donne à lui. Recevez-le de cœur satisfait. C’est le Sénéchal de mon Empire, celui-là même qui m’avait déclaré la guerre pour vous avoir. C’est le bon chevalier, le vaillant, le hardi, le fort, le preux, le Chevalier Blanc à qui nous devons la vie. Il nous a secourus, il nous a sauvés, il a vaincu les Turcs. Recevez-le gentiment. Allons, n’attendez pas, et ne pleurez plus. Sachez, ma fille, que Dieu veut faire éclater sa grâce, et que ce chevalier est celui qui fut dans la bataille le preux des preux.»

Mais, soudain:

—«Sachez, mon père, qu’il ne le fut jamais.»

—«Quoi donc!» s’écria l’Empereur. «Qu’ai-je entendu? Est-ce vous, ma fille, qui avez parlé?»