Pendant trois jours, si parfois je souffris, j’eus plus souvent la joie de me croire en bonne voie de convalescence. Mon aventure m’apparaissait comme celle d’un étranger, ou tout au moins d’un camarade. Je la jugeais du dehors. J’en reconstituais le dessin. Dans l’ensemble, des détails négligés prenaient une valeur qui m’étonnait.
J’allais tous les jours chez nous, dans ce petit appartement que j’avais meublé pour elle. C’est là que je souffrais surtout. Quels que fussent ses torts, je ne pouvais pas supprimer d’un trait de volonté, comme d’un trait de plume, les instants de bonheur qu’elle m’avait donnés. Femme imprudente ou perfide, qu’avait-elle fait? Et méritais-je pareille avanie? Ou qu’aurais-je dû faire? Que voulait-elle? Que ne voulait-elle pas? Mais je ne regrettais point de lui avoir prouvé que j’étais assez fort pour me délivrer de ses pièges.
Le quatrième jour, je reçus une lettre, dont la haute écriture mince m’était familière. J’eus la force de ne pas l’ouvrir.
J’eus la force de n’ouvrir aucune des huit lettres qui m’arrivèrent ensuite l’une après l’autre. Je les posais, à mesure, l’une sur l’autre, dans une coupe de verre jaune de notre petite chambre jaune et bleue. Plus elles devenaient nombreuses, plus je sentais que je ne les ouvrirais pas.
J’écrivis alors au beau-frère que, mon absence menaçant de se prolonger sans que j’en pusse prévoir la fin, je le priais de me renvoyer ma malle, et de me laisser remettre à plus tard le plaisir de dresser dans le parc d’Argenton la fontaine et les statues qu’il y souhaitait.
Mon amie savait bien que je n’avais plus de famille et que la prétendue maladie de mon oncle n’était qu’invention et prétexte. Après ce que je venais d’écrire à son beau-frère, elle devait comprendre que je renonçais enfin à souffrir davantage par elle.
Je reçus encore deux lettres. Puis rien.
Trois jours passèrent. Je ne recevais plus rien. La séparation était définitive. Pour la première fois depuis mon départ d’Argenton, je pleurai. Tant que je n’avais pas la certitude que tout fût fini, j’étais trop encore sous l’influence, reconnue ou inconsciente, de ma colère. Le silence de celle que j’avais tant aimée me fit l’effet d’un gouffre où mon beau trésor s’engloutissait.
Et puis...
Et puis je reçus l’effroyable nouvelle.