D’abord je ne compris pas. Je ne voulais pas comprendre. Ce n’était pas possible.
Il me fallut relire le billet que, dans le désarroi de la maison, le beau-frère avait eu la bonté de m’adresser.
Que disait-il?
Mon amie? Noyée? Avec ses deux enfants? Et l’on n’avait retiré de la rivière, au barrage du moulin, que trois cadavres?
Était-ce possible? Était-ce possible?
Y eût-il une façon la plus pudique d’exprimer la douleur d’un homme qui vient de perdre celle qu’il aime et qui ne peut même pas la conduire à sa tombe, je jetterais ici le voile lourd de mon silence. Je n’ai pas le goût de pleurer en public. Les larmes doivent être secrètes. Secrètes. Secret. Ce mot couvre comme une dalle de granit gris toute ma pauvre aventure, tout mon pauvre amour.
Mon amie morte, plus rien ne signifiait rien autour de moi. Qu’on se rappelle au fond de quelle solitude je me traînais avant de l’avoir retrouvée à Nice, un jour de soleil qu’elle était vêtue de blanc. Qu’on se rappelle du fond de quelle solitude elle m’avait ramené vers une vie moins morne. Qu’on se rappelle comme tout s’était transformé pour moi depuis qu’elle m’avait permis de l’aimer.
Elle était morte. Je retombais à ma solitude, mais à quelle solitude plus sombre? Elle était morte; mais comment? Je ne savais rien. Mais où aurais-je pu savoir quelque chose? Écrire? Interroger? Montrer trop d’intérêt? Compromettre une morte? Et saurais-je les causes de cet accident horrible? Qui les savait? Et si elle avait provoqué l’accident?
Une crainte atroce s’installait en moi peu à peu. Je cherchais vainement à l’éluder, car je ne songeais plus aux tortures que, le voulût-elle ou ne le voulût-elle pas, mon adorable amie m’avait infligées. Cette parfaite reconstitution de notre amour que j’avais si aisément élaborée à mon retour d’Argenton, après ma fuite, elle s’était effacée tout d’un coup à l’annonce de la catastrophe. Il ne m’en restait qu’un chaos d’images vives où j’eusse été bien en peine de choisir. Et toutes mes pensées ne se fixaient que sur un point: la mort de mon amie. La mort emporte toutes nos pensées.