Que n’aurais-je pas donné pour savoir comment mon amie était morte! De toute sa vie qui m’avait échappé, dont ç’avait été mon tourment quotidien de ne rien savoir, tout m’échappait donc, jusqu’à cette triste consolation de savoir comment elle s’était achevée? De celle que j’appelais Mienne, non sans en frémir chaque fois d’inquiétude, je ne pouvais donc me flatter de posséder rien? Et sa tombe, loin de moi, je ne savais même pas où, s’était à jamais fermée sur son mystère?
Que parlé-je d’accident? Une crainte atroce m’obsédait. Est-ce que mon amie, innocente peut-être, innocente en dépit de tout ce que j’avais vu et de tout ce que j’avais cru voir, et désespérée de ma fuite, est-ce que mon amie avait eu le triste courage...? Est-ce qu’elle était morte à cause de moi, par moi, pour moi? Mais comment le savoir? Et comment admettre qu’elle eût entraîné ses enfants avec elle? Et pourquoi, si elle était innocente, avait-elle eu recours à cette preuve déplorable?
Tant de questions m’assaillaient à la fois devant le billet du beau-frère que je tournais et retournais entre mes doigts! Et toujours, tellement l’intelligence humaine s’atrophie dans les grandes circonstances, toujours je revenais à cette misérable conclusion, que je ne comprenais pas. Je ne comprenais pas. Et comment savoir? Savoir si peu que ce fût, mais savoir quelque chose, savoir...
Penché sur ce gouffre où j’avais eu, qu’on se le rappelle, le pressentiment que notre amour s’était englouti dès mon départ d’Argenton, j’essayais en vain d’imaginer ce que je n’arrivais pas à déduire, faute d’éléments suffisants. Je m’accusais déjà d’être parti sans attendre. Je me reprochais ma précipitation. Mais quoi? N’avais-je pas vu qu’ils s’embrassaient dans le salon? Et mon amie aurait-elle pu nier cette fois? Qu’eussé-je attendu? Et pouvais-je capituler encore une fois, capituler toujours, et toujours accepter tout?
Tout s’achevait de façon affreuse, par ce billet que le beau-frère m’avait envoyé. Que je comprisse ou non, la mort brutale nous arrachait l’un à l’autre: telle était la réalité nue, froide, impitoyable. Il me souvint du poème de Charles Guérin que je lui avais lu, un jour, dans cette même chambre jaune et bleue où j’étais seul à cette heure avec ce billet tragique entre les doigts. Quel rapprochement! Quelle coïncidence! Je blémis en me répétant le
Devrons-nous voir, surpris par un tournant du sort,
Aboutir et la route et le mur et nous-mêmes
Au gouffre brusque de la mort!
Et soudain je me levai. N’avais-je pas là sous la main peut-être de quoi m’éclairer? De toutes les lettres que mon amie m’avait écrites depuis mon départ, je n’en avais pas ouvert une. Je les ouvris, je les parcourus.
La plus ardente passion s’y avouait sans contrainte. A n’en juger que par ces pages brûlantes, où elle allait jusqu’à se déclarer prête à tout abandonner pour me suivre, mon amie y apparaissait comme la Mienne que j’avais rêvé qu’elle fût. Mienne? Ah! Mienne, quel rêve! Et qu’avait-elle fait, ma Mienne adorée, ma pauvre Mienne? Dans sa dernière lettre, elle me suppliait de lui revenir ou de l’appeler à moi. Dépouillée de tout orgueil, elle me demandait de lui dire au moins que je ne l’aimais plus, que je ne voulais plus d’elle; elle me promettait de ne plus m’importuner ensuite. Et c’était tout. Plus rien. Je n’avais rien répondu. Elle était morte. Était-elle morte à cause de moi? La crainte atroce me harcela de nouveau. Les lettres de mon amie ne m’avaient pas éclairé. Elles augmentaient seulement l’impuissante tendresse de mes regrets.
Mienne! Mienne chérie, Mienne imprudente, Mienne coupable même, est-il vrai que tu aurais couru vers moi, si je t’avais appelée? Est-il vrai que tu aurais abandonné tout pour vivre avec moi, tout, ton mari, tes enfants, le luxe de ta maison, le plaisir de tes bals, ton existence brillante et facile, pour mener à côté de moi une vie simple, peut-être difficile, hasardeuse en tout cas, et certainement sévère? Est-il vrai que tu étais prête à braver pour moi l’opinion des gens que tu fréquentais, et à supporter d’être sans doute méprisée? Est-il vrai que tu te sentais enfin la force d’être mienne entièrement, jalousement, comme je te voulais?
Regrets, autre fumée, la plus âcre! Vous nous reliez du moins à ceux que nous pleurons. Vous soutenez aussi nos pensées que la présence de la mort épuise, et vous prolongez dans nos cœurs pour un temps, le plus longtemps possible, ceux qui ne sont plus. Regrets de l’homme, vous êtes son excuse et sa pudeur en face du néant. Regrets, inutiles regrets, vous fus-je assez docile au long des jours qui suivirent la mort de celle que j’aimais? Suis-je descendu assez bas, dans ma solitude misérable, sous l’accablement de la douleur?