—Je vous en prie. Je comprends trop bien.

—Merci, fit-il.

Et il me secoua les mains.

Cette fois, il s’en alla. N’était-il venu que pour s’acquitter de ce dernier souci? Était-il venu plutôt pour me donner des remords? Avait-il découvert notre secret, et voulait-il aggraver ma peine? Et devais-je continuer à me méfier de cet homme impénétrable? Ou si j’avais tort, toujours tort, de chercher là, comme partout, des complications pour m’en torturer?


CINQ ou six semaines plus tard, ce fut le mari qui vint me surprendre dans mon atelier.

Il avait vieilli, il s’était voûté légèrement. Il ne se surveillait pas comme jadis dans ses propos, il parlait avec moins de retenue. La douleur l’avait transformé. Lui si réservé toujours jusqu’à sembler insensible, il s’abandonna tout de suite devant moi sans fausse honte. Jamais je n’avais souffert à cause de cet homme au point où j’en souffris ce jour-là.

Celle qui, vivante, avait fait de nous deux ennemis, conscients ou non, nous dressa l’un en face de l’autre après sa mort dans une attitude plus dangereuse. Je n’avais aucune envie de le revoir. Cet homme, je ne le haïssais pas, je le détestais. Il avait été le maître de celle qui voulait, ou qui m’avait déclaré qu’elle voulait être mienne. A son insu, je le concède, mais en fait il avait pesé sur ma vie et sur le bonheur auquel j’aurais pu prétendre. Morte celle que j’aimais, rompue toute espérance, que venait-il faire chez moi?

Il m’apportait une lettre, qu’il m’offrit dès les premiers mots.

—Je l’ai trouvée dans le petit bureau de ma femme. Elle était à votre nom. Elle vous appartient. La voici. J’ai pensé qu’il vous serait précieux de recevoir ce souvenir d’elle. Vous ne l’ouvrez pas? Vous n’êtes pas curieux.