—J’aurais désiré pouvoir ne toucher à rien dans l’appartement, laisser tout en place, comme autrefois. Je ne pourrai pas. Je n’aurai pas la force. Je vous parlais de la chambre des enfants? Mais notre chambre, Monsieur, que vous en dirai-je? Que vous en dirais-je? Nous faisions lit commun, vous le savez, ma femme n’avait jamais voulu que nous eussions deux chambres; eh bien! je ne peux pas me résoudre à coucher dans ce lit où nous avons dormi côte à côte. Songez, Monsieur, que c’est là qu’elle a mis au monde nos enfants, et que c’est là que nous nous sommes aimés.

J’eus un geste, qui le trompa.

—Oh! fit-il, je peux bien vous confier cela à vous qui l’avez connue alors qu’elle n’était qu’une toute jeune fille, et qui l’aimiez d’une bonne affection: en la perdant, j’ai perdu plus qu’une compagne délicieuse; elle était une femme incomparable, la femme même que je croyais impossible de rencontrer à notre époque. Jamais elle ne m’a donné le moindre sujet d’inquiétude, le moindre motif de jalousie. Il ne manque pas de femmes à présent dont on aurait plaisir à faire sa maîtresse de quelques jours ou de quelques semaines; il n’y en a guère dont on voudrait faire sa femme. Elle, je me félicitais chaque soir de l’avoir rencontrée. Elle méritait l’estime et la gratitude.

A cet homme en larmes qui m’étalait son bonheur magnifique, qu’aurais-je répondu? Je me taisais.

Il continua:

—Non point qu’elle fût seulement une épouse parfaite et, pour nos enfants, une mère attentive. Elle avait cependant une façon toute particulière d’égayer un intérieur et d’être, comme on dit vulgairement, l’ange véritable de notre foyer. Et de telles vertus suffisaient à lui gagner mon cœur. Mais elle avait de surcroît ce qui souvent fait défaut aux meilleures épouses. C’était, comment dire? une façon toute particulière aussi d’être autre chose qu’une compagne même parfaite. Dans l’intimité, vous ne l’auriez pas reconnue. Oui, Monsieur, j’étais arrivé jusqu’à mon âge sans soupçonner que l’amour pût n’être pas un mythe poétique.

J’écrasai ma cigarette dans un cendrier.

Il continua:

—Vous avez un jour entendu mon frère épiloguer lyriquement sur la nécessité de la jalousie, et vous vous rappelez peut-être que je ne l’approuvai pas. Mais vous rappelez-vous ce que ma femme lui répondit?—qu’elle n’admettait pas qu’on fût jaloux quand on n’avait pas sujet de l’être? Elle venait ainsi, et vous ne vous en êtes probablement pas douté, d’établir le bilan exact de notre union. Quelquefois, certes, elle jouait, par pur badinage, à s’assurer de mes sentiments, car elle avait la touchante habitude, après plusieurs années de mariage, de me demander à tout propos si je l’aimais toujours; et elle s’amusait quelquefois, dis-je, à éveiller en moi un peu de jalousie. Tenez, un soir, par exemple, elle me demanda, d’un air sérieux, ce que je ferais si j’apprenais que vous étiez son amant. Mais pouvais-je m’alarmer? Au même instant, elle m’attirait à elle et cette scène charmante se passait, vous l’avez deviné, dans ce lit où vous comprenez que je n’aie plus le courage de me coucher.

Immobile sur mon fauteuil, je m’y sentais rivé comme devant ma table d’Argenton, naguère, dans cette nuit où j’avais entendu de quelle façon ils s’aimaient. Quel nouveau cauchemar m’envahissait ici?