Il continua:
—Non, j’avais le droit d’être sûr d’elle. Elle me donnait assez de preuves de son attachement. Et je ne parle pas de cet attachement moral qui est de règle entre époux. C’est du physique aussi que je parle. On voit en effet assez de ménages où la meilleure entente règne dans la journée, mais où l’un des deux ne s’accommode pas, ou s’accommode mal de l’autre, à de certaines heures. De là tant de maris, par ailleurs excellents, qui ont une maîtresse, et des femmes, mères sans reproches, qui s’égarent. Notez, Monsieur, que je ne suis pas de ceux qui ne songent qu’aux plaisirs du lit: non, il y a des plaisirs plus dignes; mais je ne les méprise pas, et j’estime que rien n’est sain comme l’amour entre gens qui s’aiment. Or dans cette matière, je peux dire qu’avec ma femme notre entente était complète. Non, non, je peux vous le dire. Je le dirais à son père s’il était encore là, et vous êtes, vous permettez? un peu son grand frère, n’est-ce pas? Je n’ai eu de ma femme que des satisfactions. Cela n’est pas si commun. D’autant que j’avais tout lieu d’appréhender que notre mariage ne tournât pas si bien. Elle n’avait pas de dot et pas d’espérances, vous le savez, et j’étais ce qu’on appelle un homme riche; encore que je ne sois pas spécialement laid, je n’ai rien de séduisant, et je n’ai pas l’art de parler aux femmes: bref, je pouvais craindre de n’être que toléré, accepté, et rien de plus. J’eus l’orgueil de la conquérir lentement. Si elle m’avait fait de grandes protestations dès le début, je me serais tenu sur mes gardes. Elle est venue à moi peu à peu, et j’ai vu naître et croître son affection. Depuis un an, depuis six mois surtout, j’aurais pu, si j’étais fat, tirer vanité de mon bonheur. Oui, Monsieur, de mon bonheur, le mot n’est pas excessif. Pour un homme qui travaille durement toute la journée à des travaux souvent fastidieux, il n’est pas de plus belle récompense que de trouver chez soi, en rentrant, une femme douce, tendre, et, mais oui, je n’en rougis pas, amoureuse.
Il s’était tu. Je me taisais. Un silence se fit entre nous, que je fus seul peut-être à remarquer. Lui était tout à ses souvenirs et à son bonheur.
Il reprit:
—C’est curieux, comme la femme la plus modeste d’apparence peut se révéler différente, et avec tant de simplicité, dans le secret de sa chambre. Enfin, Monsieur, vous qui l’avez bien connue, auriez-vous cru cela d’elle? Vous savez que nous allions souvent en soirée, et qu’elle avait un goût assez vif pour la danse. Eh bien, quand nous rentrions, tard, à l’aube parfois, après de longues heures où elle s’était fatiguée, où elle avait été fêtée, complimentée, voire sollicitée, elle ne se montrait jamais si ardente qu’à ces moments-là, et c’est moi qui devais la modérer. Elle eût commis les pires imprudences.
J’entendais à mes oreilles bourdonner la fièvre. Mes mains serraient, à s’y faire mal, les poignées du fauteuil.
Il continua:
—Comment n’aurais-je pas eu confiance en elle? Vous l’avez vue dans le monde, Monsieur, elle ne faisait pas la prude ni la mijaurée: elle écoutait tout, et répondait: elle ne repoussait pas d’un air outré les compliments; elle n’affichait pas son amour, ce qui est ridicule; bien malin qui eût deviné si elle aimait son mari ou non! Mais bien maladroit qui s’y fût risqué. Si un rustaud poussait trop loin ses essais de galanterie, elle le remettait vertement à sa place. Elle avait souci de son honneur autant que du mien. Ainsi, quelques jours avant...
Il s’arrête, puis:
—Au fait, dit-il, vous étiez là quand il est arrivé.